Voici la cinquième partie du Manuel d’écologie du travail [1].
En effet, l’impact de l’activité humaine sur la nature est de plus en plus considérable. Elle est une cause déterminante du réchauffement climatique. J’ai même appris que certains désignent notre époque comme l’anthropocène, du fait des traces géologiques que nous déposons depuis 200 ans sur la terre !
Oui, mais il serait plus juste de l’appeler le mégalocène, car c’est la marque d’une démesure qui n’est pas le fait de notre espèce en soi, mais d’un bref moment de son histoire. Beaucoup de peuples n’y ont d’ailleurs pas participé, et il n’est donc pas juste de la leur imputer. Seule une poignée de pays en sont à l’origine. Je les cite dans leur ordre d’apparition dans la genèse du capitalisme : l’Italie, les Pays-Bas, l’Angleterre, la France, l’Allemagne et leur meilleur élève, les Etats-Unis, qui, rapidement, a surpassé ses maîtres européens. Le problème, c’est que la « bonne idée » s’est propagée et contamine un grand nombre d’Etats qui voudraient bien participer au « festin ».
Tu appelles ça un bref moment de notre histoire ?
Oui, au regard des trois millions d’années que les paléontologues attribuent à l’espèce humaine ou même aux dix mille ans qui nous séparent du néolithique.
Le néolithique, c’est la période préhistorique qui correspond à la première transformation, en profondeur, de notre rapport matériel de confrontation à la nature. Dans de nombreux groupes humains, la chasse, la pêche et la cueillette sont alors supplantées par un nouveau mode de production, l’agriculture qui suppose un nouveau rapport de domestication des plantes ou des animaux. C’est aussi à partir de cette première révolution du travail des hommes, que sont apparus progressivement les métiers de transformation de la matière : l’art du potier, du tisserand, du forgeron, des bâtisseurs puis le premier art abstrait, celui de l’écriture.
Mais cette révolution a duré des milliers d’années et s’est étendue lentement sur la planète, tout en laissant de vastes espaces où subsistait le mode de production précédent. Elle n’a pas laissé d’empreinte écologique sur le sol, mais seulement des traces archéologiques comme toutes les autres époques de la vie sur terre. Elle n’a pas contribué au mégalocène.
La deuxième grande révolution du travail, c’est la révolution industrielle. Elle a été beaucoup plus rapide et brutale. Contrairement au néolithique qui a connu plusieurs foyers d’émergence, indépendants les uns des autres, elle n’en a connu qu’un seul, l’Europe occidentale, qui l’a diffusée en dominant le monde du fait de la supériorité matérielle qu’elle leur a donnée sur les autres nations.
Qu’est-ce qui caractérise cette deuxième révolution du travail ?
Je vais le dire en un mot composé, que je définirai ensuite. Ce qui caractérise cette révolution, c’est le technico-productivisme.
J’ai déjà eu l’occasion, au début de notre échange, de définir la productivité. Dit abstraitement, c’est le rapport qu’entretient une quantité produite avec les moyens et le temps nécessaires pour la réaliser. En tant que tel, ce n’est qu’un fait observable construit par une raison calculatrice. Le productivisme est l’idéologie matérialiste qui fait de la recherche d’une productivité toujours plus grande le principe régulateur de l’activité économique. Mais ce productivisme, pour exister, a besoin d’avoir les moyens de son ambition. Ces moyens, c’est la révolution scientifique et technique qui les lui apporte.
Ce ne serait donc pas le capitalisme ?
Il en est évidemment à l’origine, mais cela ne caractérise pas cette révolution du travail. J’en veux pour preuve un fait historique bien connu : le mouvement politique, intellectuel et ouvrier qui s’est opposé au capitalisme en Europe n’a jamais contesté sa quête du progrès technique et matériel. La composante qui l’a « renversé » en Russie en 1917 participait de cette même quête. Lénine comme tous les dirigeants de l’URSS qui l’ont suivi n’ont cessé de penser que le socialisme allait l’emporter en matière d’efficacité économique. Ils étaient persuadés que le développement des forces productives, pour reprendre l’expression de Marx, entravé par les rapports sociaux capitalistes, allait être libéré par le communisme.
Il n’en fut rien. Le capitalisme s’est révélé devant l’histoire comme le meilleur aiguillon possible de ce technico-productivisme.
Pourquoi cela à ton avis ?
Parce qu’il n’admet que cette «raison» dont il tire le plus grand profit et que la croissance est la véritable condition de sa survie.
La croissance dont je parle n’est pas la croissance économique, mais la croissance matérielle. Il y a évidemment un rapport entre les deux, mais qui est loin d’être mécanique.
La croissance dont il faut s’inquiéter est celle de notre monde matériel anthropomorphique, car c’est elle qui génère de la pollution, de l’épuisement de ressources fossiles, de la réduction de la biodiversité, du réchauffement climatique, des risques radiologiques, etc.
La croissance économique n’en rend pas compte ?
Si, mais très imparfaitement. Les économistes ne connaissent les biens et les services qu’au travers de leur valeur monétaire. Or ces valeurs n’ont pas de rapport avec leur qualité écologique, si on désigne ainsi le caractère soutenable de l’objet ou du service et de leur production. En outre, au fur et à mesure du développement de la productivité matérielle, les biens ou services les plus vitaux ont souvent tendance à voir leur valeur unitaire décroître et les nouveaux à être survalorisés. La valeur économique n’est en son fonds qu’un jugement social porté sur le prix relatif à accorder, dans un échange, à des biens différents. Elle est anthropocentrée, or ce qui nous menace est extérieur au cercle des hommes. C’est cette menace qu’il faut identifier, et les économistes ne seront, sur ce plan, jamais de bons lanceurs d’alerte. Ce ne sont pas eux qui ont réussi à convaincre les chefs d’Etat de la menace climatique, mais tout un réseau international d’observateurs scientifiques.
Mais quel est donc le moteur de cette croissance matérielle ?
La croissance est un phénomène d’une extrême complexité. Elle implique de très nombreux facteurs dont beaucoup ne relèvent pas du champ économique, mais culturel, politique, scientifique… Elle est aussi dépendante du rythme de diffusion des innovations productives dans toutes les organisations.
Le progrès technique, entendu comme accroissement de la productivité technique du travail, joue un rôle moteur dans cette croissance. Sans son aiguillon permanent, l’économie parviendrait rapidement à un état stationnaire. En effet, à productivité égale, la croissance ne peut être que le résultat d’un accroissement du nombre de travailleurs et sa baisse d’une diminution de ce nombre. Elle ne ferait alors que suivre les évolutions démographiques, ce qui a été globalement le cas jusqu’au XVIIIème siècle.
Le problème, c’est qu’il n’existe aucune mesure directe possible de ce progrès. Il ne peut faire l’objet que de monographies sectorielles, malheureusement peu nombreuses.
Mon hypothèse est que la maîtrise des énergies naturelles, fossiles pour la plupart, est la condition de possibilité de son expression. C’est très visible à une échelle microscopique, celle d’une entreprise, mais difficile à suivre à l’échelle d’une nation.
Donne-moi un exemple ou deux, pour voir
Le premier a précédé la révolution industrielle, mais il illustre très clairement la démultiplication de la puissance humaine qu’apporte la maîtrise des énergies naturelles comme l’eau ou le vent. Des chantiers navals de Venise sont sortis à la fin du XIIIè siècle un modèle de navire inconnu jusqu'alors, une galère « bâtarde » équipée de voiles. Les Vénitiens ont avec elle réussi à combiner les avantages de la propulsion à rame et à voile. L’effort de 150 galériens pouvait faire avancer la galère à 3 nœuds, alors qu’avec les voiles, en cas de vent porteur, elle pouvait dépasser 12 nœuds, en se passant totalement d’eux.
Le deuxième exemple appartient de plein droit à la révolution industrielle. James Watt a inventé à la fin du XVIIIème siècle une machine utilisant la vapeur sous pression comme force motrice et un dispositif permettant de domestiquer cette énergie. Le battage des céréales est un des innombrables exemples de l’impact sur la productivité du travail de cette invention. Au fléau, en une journée, un homme pouvait dégager environ 100 kg de graines. Une batteuse actionnée par une locomobile à vapeur, inventée au XIXème siècle, permettait d’en obtenir cent tonnes par jour et réalisait ainsi le travail de cent hommes. Grâce à Lavoisier, on dispose d’une référence technique : il estimait, à la fin du XVIIIème siècle, qu’un ouvrier agricole était occupé 130 jours à battre des céréales, ce qui correspondait à plus de 60 % de son temps de travail annuel !
Cela confirme que le premier effet du progrès technique, c’est d’avoir moins besoin de bras pour réaliser les opérations qui en bénéficient
Exactement. C’est d’ailleurs cette inquiétude qui a conduit des mouvements populaires ou ouvriers, au début du XIXème siècle, à briser des machines. En Angleterre, ce fut le cas du luddisme et en France des canuts lyonnais.
Bien qu’ensuite les mouvements ouvriers ne se soient plus reconnus dans cette forme d’opposition, les craintes sur l’emploi et le spectre du chômage sont fréquemment réapparues lors des phases dépressives des cycles économiques.
Pour l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, le processus de « destruction créatrice » est la donnée fondamentale du capitalisme et toute entreprise doit, bon gré mal gré, s'y adapter.
Le premier impact de la croissance de la productivité et le plus visible socialement est de modifier la structure des emplois. En effet, si, dans un secteur donné, la productivité technique double alors que la consommation des biens qu’il produit n’augmente pas, ce secteur libère des effectifs qui peuvent être mobilisés par d’autres qui en ont besoin, ou nourrir le chômage si tel n’est pas le cas. C’est dans la nature même du capitalisme de créer ces déséquilibres et de s’en nourrir parce qu’ils ouvrent de nouveaux espaces pour l’innovation, de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités de croissance.
Mais cela aura nécessairement une fin !
En effet, il faudrait être fou pour penser qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini, et il faudrait être aveugle pour ne pas voir les signaux de saturation de plus en plus visibles que la terre nous renvoie. Que certaines grandes villes, certains jours de l’année, pour lutter contre la pollution de l’air, interdisent à la moitié des véhicules à moteur de circuler sur leur territoire, voilà quelque chose que je n’aurais jamais imaginé possible quand j’étais jeune.
Mais cela n’empêche pas le monde politique et économique de continuer à courir après la croissance.
Tout notre système social, économique, politique, culturel semble organisé pour produire plus demain qu’hier. La croissance est certes un problème, mais nous en avons aussi fait la solution paresseuse des difficultés sociales et économiques de notre époque : elle multiplie les biens et les services, soutient l’emploi, favorise le financement de l’action des pouvoirs publics, facilite les négociations sur la répartition des revenus, etc. Elle trouve donc des soutiens multiples à tous les niveaux de la société. La croissance et le productivisme qui la soutient ne sont pas qu’une idéologie. Il ne suffit pas de les dénoncer pour qu’ils s’arrêtent. Ce qui s’est épanoui pendant 200 ans ne se détricotera pas en 10 ans.
En fait, ce qui me semble en question aujourd’hui, ce n’est pas tant le discours politique ou économique sur la croissance, que la capacité technique dans laquelle on est de poursuivre des gains de productivité significatifs. Autrement dit, le moteur de la croissance qu’est le progrès technique est-il toujours aussi actif ? S’il ne l’est plus, les solutions imaginées pour doper la croissance feront long feu.
Effectivement, les experts s’interrogent, semble-t-il, pour savoir si la révolution numérique aura le même impact sur la productivité du travail que les précédentes
Oui, mais ceux qui débattent de cette question sont souvent des économistes. Ils passent donc toujours par des évaluations monétaires. Il serait préférable de disposer de monographies sectorielles prospectives établies par les ingénieurs et techniciens des secteurs concernés qui ne porteraient que sur la productivité technique apportée par le numérique à leur activité productive.
Concrètement, dans les grands secteurs économiques comme l’agriculture, la chimie, la métallurgie, les transports, la construction ou les services, quels sont les gains de productivité matérielle attendus du numérique ? Leurs ordres de grandeur sont-ils comparables aux gains des révolutions techniques précédentes qu’ont été la maîtrise de la vapeur, le développement des moteurs à explosion ou de l’électricité et les systèmes mécaniques ou automatiques qu’ils mettaient en mouvement dans toutes les branches d’activité ?
Ce qui est sûr, c’est qu’il est plus facile pour les pays moins développés de rattraper les productivités acquises par les pays les plus en pointe, que de se situer, comme eux le sont, sur le front technologique où tout reste tous les jours à inventer. Les croissances les plus impressionnantes sont celles qu’obtiennent les pays en retard, comme l’Europe pendant les Trente Glorieuses ou la Chine aujourd’hui, et non pas celles des nations qui ont déjà engrangé ces productivités.
Mais qu’est-ce qui nous fait ainsi courir vers le toujours plus ?
Pour le philosophe Heidegger, alors que la technique artisanale est inoffensive, simplement productive, la technique moderne est « arraisonnante » : elle arrête la nature, l’étudie, la soumet à la raison humaine. Pour elle, la nature, au nombre de laquelle il faut compter l’homme, n’existe plus que comme fonds toujours mobilisable pour une fonction utilitaire. Elle est inquiétante et provocante, elle « secoue la terre ».
Je partage ce diagnostic, mais il est très démobilisateur car il semble faire de la technique moderne une idée qui se déploierait toute seule. Or beaucoup contribuent très concrètement à son développement. En outre, la technique moderne n’est pas qu’un danger, elle est aussi porteuse de bienfaits incontestables. Ce qui arraisonne le monde, c’est sa combinaison avec le productivisme, le fait qu’elle soit mobilisée à son service.
Pour Heidegger, le sujet de la technique n’est pas l’homme, qui est simplement commis par elle. Je pense que cela s’applique également au travail.
Tu parles, j’imagine, du travail dans son sens collectif. Mais si ce n’est pas l’homme qui est le sujet du travail, où est-il ce sujet ? Y en a-t-il un d’ailleurs ?
Travailler, c’est s’inscrire dans un monde d’altérité, car c’est toujours faire-pour-des-tiers : sa famille, des amis, des clients, des usagers… C’est faire-à-la-demande-de, la leur ou celle de leur médiateur qu’est l’entrepreneur et qui vit de cette médiation. Travailler, c’est donc servir d’autres que soi-même ; c’est appartenir au monde des hommes, de leurs besoins ou de leurs désirs ; c’est être relié les uns aux autres. Mais c’est aussi être relié avec les générations passées et futures – sous la forme des connaissances et des savoir-faire accumulés et transmis.
Dans l’acte productif humain, toute la société s’exprime. Il la suppose. Aussi, si je suis le sujet visible de mon travail, si je dispose de marges de manœuvre locales dans sa réalisation, c’est dans un cadre de contraintes et de déterminations qui me dépassent très largement et sont portées par la société humaine, bien au-delà des représentants directs que je côtoie. De mon travail, je ne suis que le sujet apparent et partiel.
Le sujet du travail, ce serait donc la société ?
Oui, mais notre mode de production se déploie et s’universalise depuis 200 ans. Il se développe au sein de générations humaines qui se succèdent et même chez des peuples qui n’en sont pas à l’origine. Aussi, parce que le phénomène s’inscrit dans la durée et se reproduit, plutôt que de société, je parlerais d’une civilisation technico-productiviste.
Elle s’est formée progressivement en Europe occidentale à partir de la fin du Moyen-Âge. Elle est le foyer commun où se sont alimentés le capitalisme, puis son opposition communiste. Je la qualifie de technico-productiviste car elle fait du développement technique et de la productivité du travail ses deux finalités matérielles.
L’idée de travail, sa conception même, sa valeur, la manière de le faire, son intensité, le rapport à la nature qui lui est autorisé… bref, tout ce qui le définit et le dessine, ce que je propose d’appeler – en jouant sur le double sens du mot – le patron du travail, ce n’est pas l’homme, mais une civilisation. C’est elle qui donne le mot – ou pas –, qui donne son sens et définit le cadre de l’exercice.
Le patron technico-productiviste qui est le nôtre, nous l’intériorisons, si bien qu’il ne nous apparaît même plus comme tel, alors qu’il ne se cache pas, qu’il est même omniprésent.
Si le sujet du travail, c’est une civilisation, il est impersonnel. C’est au fond comme si il n’y en avait pas
Tu as raison. On pourrait ici reprendre l’idée formulée par le philosophe Louis Althusser à propos de l’histoire, qu’il qualifie de « processus sans sujet ni fin ».
L’idée de « changer le travail » afin qu’il devienne un rapport mesuré et soutenable d’exploitation de la nature et un facteur d’épanouissement des hommes, si elle est conçue comme un objectif à la main de l’homme, doit être abandonnée car elle n’est qu’une illusion : il n’y a pas d’acteur identifiable qui pourrait en être le maître d’œuvre. Comme le souligne avec justesse Althusser, les hommes agissent dans l’histoire en tant que sujets, mais il n’y a pas de sujet de l’histoire. Si les civilisations changent ou disparaissent, c’est par des chemins multiples et souvent indiscernables au présent, par la coopération et le conflit entre classes ou groupes sociaux, par des initiatives et des inerties individuelles et collectives, des basculements idéologiques, le bruit et la fureur… Cela est désespérant pour ceux qui, adeptes de la pensée magique, sont si impatients du résultat auquel ils aspirent, qu’ils voudraient que dire suffise à faire. Mais il est peut-être une manière d’agir dans l’histoire, sans se désoler des limites de l’action organisée ou de sa lenteur, en s’inspirant des leçons du travail bien fait, c'est-à-dire en s’attachant aux moyens avec la conviction au cœur que c’est en eux que réside déjà la fin.
[1] Merci Charles pour l’intrigante illustration de couverture que tu m’avais à l’époque dessinée. Voir son site, en cliquant ici.
