Chanter le/au travail

Chanter le/au travail

« Le Poinçonneur des Lilas » ou le travail – réducteur de tête

C’est en juin 1957 que Serge Gainsbourg a déposé à la Sacem Le poinçonneur des Lilas. A cette époque, il hésitait encore sur ce qu’il allait faire de sa vie professionnelle. Il venait d’abandonner la peinture pour accompagner, à la guitare ou au piano, la chanteuse Michèle Arnaud qui se produisait au Cabaret Milord l’Arsouille, près du Palais Royal. Il habitait alors dans une chambre de bonne, au 7° étage d’un immeuble du XVI° arrondissement [1].

Peut-être est-ce ses conditions de vie encore précaires ou ses interrogations sur ce qu’il allait faire de la sienne qui ont développé chez lui une forme d’attention à ceux qui exerçaient des petits boulots ? En tout cas, dans son premier album qui parut à l’automne 1958, « Du chant à la Une !… », deux des neuf chansons qu’il contient sont des portraits de travailleurs modestes : Le poinçonneur des Lilas et Charleston des déménageurs de piano. Une veine qu’il n’explorera plus ensuite.

C’est la première qui ici m’intéresse, car elle est bien plus riche, musicalement et textuellement, que la seconde. C’est celle-là qui a lancé sa carrière ; elle reste une de ses plus connues alors que le métier dont elle parle a depuis longtemps disparu. D’une certaine manière, bien qu’il ait toujours considéré la chanson dont il vivait comme un art mineur, elle a une forme de perfection dans l’entrelacement du sens, de la mélodie et de la sonorité des mots.

Dans un entretien télévisé, Serge Gainsbourg a raconté ainsi comment l’idée lui en était venu : « J’étais trop fauché pour prendre le taxi, alors je prenais le métro. Je le voyais tous les jours, le pauvre bougre, à la station de la Porte Dauphine. J’ai situé ça aux Lilas pour que ce soit plus digestible. Je lui ai posé quelques questions : « qu’est ce que vous souhaitez le plus ? » Il m’a dit « Monter à la surface ». Toute ma chanson était faite » [2] .

Et la voici…

1 Graffitis de Aum et Nice Art 2013

Graffitis de Aum (à gauche) et Nice Art (à droite), 2013, sur le mur de l’hôtel particulier du VII° arrondissement qu’occupa Serge Gainsbourg  à partir de 1969

Je vous propose de commencer par lire le texte, au rythme de son écoute dans une interprétation de Serge Gainsbourg avec piano seul que vous pourrez lancer en cliquant sur le lecteur ci-dessous. J’en tirerai ensuite quelques réflexions que vous pourrez enrichir de vos commentaires.

J’suis l’poinçonneur des Lilas
Le gars qu’on croise et qu’on n’regarde pas
Y a pas d’soleil sous la terre
Drôle de croisière
Pour tuer l’ennui, j’ai dans ma veste
Les extraits du Reader-Digest

Et dans c’bouquin, y a écrit
Que des gars s’la coulent douce à Miami
Pendant c’temps que je fais l’zouave
Au fond d’la cave
Paraît qu’y a pas d’sot métier
Moi j’fais des trous dans des billets

J’fais des trous, des petits trous, encore des petits trous
Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous
Des trous d’seconde classe
Des trous d’première classe
J’fais des trous, des petits trous, encore des petits trous
Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous
Des petits trous, des petits trous
Des petits trous, des petits trous

J’suis l’poinçonneur des Lilas
Pour Invalides, changez à Opéra
Je vis au cœur d’la planète
J’ai dans la tête
Un carnaval de confettis
J’en amène jusque dans mon lit

Et sous mon ciel de faïence
Je n’vois briller que les correspondances
Parfois je rêve, je divague
Je vois des vagues
Et dans la brume au bout du quai
J’vois un bateau qui vient m’chercher

Pour m’sortir de ce trou où je fais des trous
Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous
Mais l’bateau se taille
Et j’vois qu’je déraille
Et je reste dans mon trou à faire des petits trous
Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous
Des petits trous, des petits trous
Des petits trous, des petits trous

J’suis l’poinçonneur des Lilas
Arts-et-Métiers, direct par Levallois
J’en ai marre, j’en ai ma claque
De ce cloaque
Je voudrais jouer la fille de l’air
Laisser ma casquette au vestiaire

Un jour viendra, j’en suis sûr
Où j’pourrai m’évader dans la nature
J’partirai sur la grand route
Et coûte que coûte
Et si pour moi, il est plus temps
Je partirai les pieds devant

J’fais des trous, des petits trous, encore des petits trous
Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous
Y a d’quoi devenir dingue
De quoi prendre un flingue
S’faire un trou, un petit trou, un dernier petit trou
Un petit trou, un petit trou, un dernier petit trou
Et on m’mettra dans un grand trou
Et j’n’entendrai plus parler d’trou, plus jamais d’trou
De petits trous, de petits trous, de petits trous

Parole et musique : Serge Gainsbourg. Le Poinçonneur des Lilas © Melody Nelson

Des petits au grand trou : le terrible résumé d’une vie de travail

Ce qui fait l’attrait de cette chanson, c’est la ritournelle obsessionnelle des trous. Ils surgissent 51 fois, traduisant le nombre, la fréquence, la répétitivité des perforations de tickets. Un mot qui vibre de ses deux premières consonnes et apparait le plus souvent avec un seul adjectif, « p’tit », qui renforce le caractère riquiqui de l’acte. Des variantes surgissent néanmoins de temps à autre pour rompre la monotonie de la mélopée ou jouer avec la plasticité du mot : « des trous de première classe », « des trous de seconde classe » – le geste est le même, mais la couleur du ticket change – ; le souterrain (« m’sortir de ce trou »), le suicide (« s’faire un trou ») et le cimetière (« un grand trou »).

Mais en parallèle, Serge Gainsbourg fait parler le poinçonneur. Il en fait un lecteur de textes qui lui font mesurer le contraste des vies : depuis sa grotte métropolitaine, il sait qu’à Miami, au soleil, certains se la coulent douce. Il n’en fait pas pour autant un révolté, mais plutôt un rêveur. Il rêve de bateaux, de vagues, de voyage en avion, d’évasion… Mais ce travail qu’il traine jusque dans la nuit sous forme de confettis, ne lui laisse pas d’espoir. Il ne le conduit qu’au grand trou, celui dans lequel tout se termine. Cette idée, Gainsbourg d’ailleurs la reprendra dans « Le fossoyeur de Pacy-sur-Eure » [3], la parodie qu’il fera de cette chanson huit ans plus tard. Son poinçonneur est maintenant retraité dans un village de Normandie et est devenu fossoyeur pour arrondir ses fins de mois. Il creuse donc toujours des trous, la vocation de sa vie en quelque sorte, mais beaucoup plus grands ; et cet autre métier que sur le tard il occupe, il le lui fait préférer. C’est évidemment un rapport désespérant à la vie : elle ne vaudrait que ce que vaut le métier que l’on exerce ; on ne pourrait même pas échapper à ses gestes.

Il est toutefois d’autres dimensions du travail qui apparaissent dans les replis de la chanson. Le poinçonneur n’estampe des tickets que lorsque les voyageurs entrent dans la station. C’est dans les moments d’affluence qu’il est le gars qu’on ne regarde pas. Mais les flux sont irréguliers et lui ménage des temps  d’échanges avec les usagers dont le parolier rend compte, mais uniquement sous forme de renseignements professionnels : pour Invalides, il faut changer à Opéra ; pour Arts-et-Métiers, c’est direct par Levallois [4]. Il y a aussi des temps creux, de simple présence  – des trous dans le temps –, dans lesquels pointe l’ennui que son poinçonneur remplit de lecture.

Les vers sont irréguliers, construits sur le développement mélodique et ponctué par des rimes, le plus souvent réduite à une syllabe, à quelques exceptions près comme l’explosif « claque /  cloaque » qui est une veine que Gainsbourg exploitera  plus tard avec gourmandise, notamment dans les Variations de Marilou  avec « le vice – lavasse – Levis » ou « menthol – mental – métal ».

Avec ce texte, Gainsbourg se place dans le sillage des Temps modernes de Charlie Chaplin. Dans les deux cas, la réduction du travail à des actes simples, répétitifs, qui réduisent l’homme au lieu de le grandir, est dénoncée. Pourquoi dit-on qu’il n’y a pas de sot métier alors que nombre d’entre eux sont dévalorisés par un travail d’ampleur microscopique, qui fait baisser la tête plutôt qu’il ne la relève ? Le jugement porté est ici sans appel : « Y a d’quoi devenir dingue De quoi prendre un flingue », ce qui conduit à la chute finale du petit au grand trou.

Cette chanson est un bel objet, bien construit. C’est ce qui avait conduit le quatuor vocal des Frères Jacques à l’intégrer dans leur répertoire : « On choisissait au feeling les chansons, mais il fallait (…) qu’on la sente la chanson. Fallait qu’il y ait un début, une fin, et qu’il y ait des verbes d’action, et qu’il se déroule quelque chose, des choses qui nous permettraient de mettre en scène, et qu’il y ait une fin qui soit particulièrement une chute intéressante ou drôle » [5] . Il est d’ailleurs surprenant, après une telle déclaration que leur interprétation – du moins celle que j’ai pu dénicher[6] – soit la seule à ma connaissance où ils chantent sans bouger, les bras ballant le long du corps, alors que l’originalité de leur prestation tenait aux mimes avec lesquels ils accompagnaient leurs chansons. Dommage, ils auraient tellement pu faire mieux !

Mais vous pouvez du moins voir Serge Gainsbourg chanter en 1959 Le poinçonneur en cliquant sur ce lien. Bien mal à l’aise sur scène ; c’était à l’aube de sa carrière… Puis Le fossoyeur de Pacy-sur-Eure.

*****

Épilogue : la machine remplace le poinçonneur

Dès l’ouverture du métropolitain en 1900, il fallait acheter des tickets pour avoir le droit de l’utiliser. Mais ce sont des contrôleurs qui alors étaient chargés de vérifier que les passagers en disposaient et en faisaient bon usage : ils circulaient dans les rames pour s’assurer que ceux-ci occupaient le wagon correspondant à leur classe de transport, la première ou la seconde, et deux de leurs collègues officiaient l’un à l’entrée du métro pour vérifier que le voyageur possédait un titre de transport, l’autre à la sortie pour le récupérer. Il fallait donc faire la queue deux fois.  Ce système très corseté fut abandonné quelques années plus tard au profit de la création d’un corps de poinçonneurs qui assuraient les deux fonctions à l’entrée du métro : s’assurer que l’usager possédait bien un ticket et le composter pour annuler sa validité.

2 Pince de poinsonneur 1954

Pince de poinçonneur, collection Grégoire Thonnat, 1954

 

3 ticket métro 1° et 2° classe 1960

Tickets de métro de première et deuxième classe, 1960

 

A la fin des années 50, le poinçonneur était donc un personnage familier des Parisiens. Ils le rencontraient chaque fois qu’ils prenaient le métro. C’était le cas de Serge Gainsbourg puisque, dira-t-il, « l’expérience du métropolitain (lui était) acquise depuis l’âge de 11 ans »[7]. J’ai moi-même souvenir en 1972 et 1973 des longues queues de voyageurs Gare de l’Est, le matin, qui attendaient de voir leur ticket poinçonné pour avoir le droit de s’engouffrer, comme moi, dans la partie souterraine de leur voyage…

Mais une innovation technique allait bientôt remplacer cette fonction et améliorer la fluidité de circulation des usagers. En effet, à partir de l’ouverture en 1969 de la première ligne de RER entre Nation et Boissy-Saint-Léger, des tourniquets tripodes[8] furent progressivement installés qui leur permettaient de s’ouvrir eux-mêmes le passage. Il leur suffisait de glisser leur ticket à bande magnétique dans la machine, qui la leur rendait après avoir inscrit dessus les informations relatives à leur entrée. En 1973, toutes les stations étaient ainsi équipées et les derniers poinçonneurs furent reclasser en agents de station, comme le furent leurs prédécesseurs.

Depuis le début du XX° siècle, la quête de productivité du travail conduit, chaque fois que possible, à le décomposer et le réduire en des gestes simples. C’est sur cette base que le taylorisme a fait recette.  C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui où elle a été appliquée par exemple aux télé-opérations dans les Centres d’appel. Elle a une conséquence humaine immédiate : elle crée du travail-Jivaro, plus petit que l’homme qui l’exécute, ce dont Serge Gainsbourg rend fort bien compte dans sa chanson. Mais elle en a une autre, qui apparait quelques années ou dizaines d’années plus tard. En effet, l’acte ou la fonction que ce travail simple remplit peut plus facilement être pris en charge par une innovation technique que des opérations complexes. Cela a pris, dans le cas du poinçonnage des tickets de métro, environ 70 ans.  La machine alors, dans le cas d’espèce avec la participation de l’usager qui a trouvé son intérêt dans la fluidification de son parcours, se substitue à  un travail qui peut rendre dingue et met à pied ceux qui l’assuraient ou les reclassent.

 

[1] Source : Bertrand Dicale, Tout Gainsbourg, Jungle Doc, 2016

[2] Au-delà de l’écran, 29 septembre 1969, Première chaine

[3] Parodie créée pour l’émission télévisée « Premier avril », diffusée le 1° avril 1966.

[4] Les habitués du métro parisien peuvent être surpris car on ne peut pas se rendre directement de la Porte des Lilas à Arts-et-métiers ; il faut en effet changer à Gambetta et prendre la ligne 3 en direction de Pont de Levallois. Mais c’était possible dans les années cinquante car à l’époque le tronçon Gambetta – Bagnolet n’était pas encore construit et la ligne 3 se terminait Porte des Lilas. La partie Gambetta – Porte des Lilas a été dissociée en 1971 pour former la micro ligne 3b qui ne dessert que quatre stations. De même aujourd’hui, pour aller à Invalides depuis la Porte des Lilas, on prendrait la 11 et changerait à République.

[5] Propos de Paul Tourenne, un des Frères Jacques, rapporté dans Serge Gainsbourg, L’intégrale etc., édition établie par  YF Bouvier et S Vincendet, Bartillat, Paris, 2005, page 78

[6] Récital Les Frères Jacques, DVD, Distribution Arcadès, 2014

[7] Déclaration de Serge Gainsbourg à Yves Salgues, citée dans Gainsbourg ou la provocation permanente d’Yves Salgues, Jean-Claude Lattès, 1989, p 244

[8] Source : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/avec-le-rer-la-banlieue-obtient-enfin-son-metro-entre-1969-et-1977

Chanter le/au travail

Le chant du bonimenteur pour attirer le chaland

Il est des professions dans lesquelles chanter pour s’encourager dans l’épreuve est une pratique courante. Ces chants d’ailleurs ont parfois une longue histoire et un riche répertoire. C’est le cas notamment de ceux des marins ou des soldats. Mais vient moins spontanément à l’esprit que les commerçants aussi, dans les marchés, peuvent utiliser le chant pour attirer les passants vers leurs étals…

Pour inaugurer, avec le piment d’un soupçon d’étrangeté, cette nouvelle catégorie, voici donc un exemple chinois. Ça se passe dans une rue de Tianjin [1], une grande ville portuaire située à 130 kilomètres de Pékin. Il est suivi d’un extrait, tiré de ma vidéothèque de voyage familial, dans lequel un camelot de Hong Kong donne à ses boniments une vigueur comique accentuée par les modulations de sa langue à tons…

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Chanter le travail : « Work song » de Nina Simone

Work song a d’abord été publié dans un album solo d’Oscar Brown Junior en 1960. Mais c’est l’interprétation de Nina Simone en 1961 qui en fit un succès mondial.

Cette chanson du travail [1] trouve assez naturellement sa place ici car son titre n’est pas usurpé.


Il s’agit certes d’un travail forcé que l’Organisation Internationale du Travail condamne, mais qui renvoie en l’occurence à la tradition carcérale punitive des bagnes américains. Ce travail est un travail sans qualité puisqu’il s’agit de casser des pierres, sans qu’on sache même à quoi cela peut bien servir. Mais ce qui fait la grande valeur du texte, c’est qu’il rend compte avec justesse de ce qui se passe pour un travailleur, fut-il un criminel, lorsqu’on lui demande de faire une activité qui sollicite très peu sa réflexion : il pense à sa vie, et là en fait il la rumine. Mais de temps à autre, son attention est ramené au présent par ce qu’il fait, avec une phrase scie introduite quatre fois : « Hold it (steady) right there while I hit it ». On ne sait pas exactement à quoi ce « it » neutre renvoie : à la chaine qu’il cherche à briser ? à la pierre qu’il est en train de casser ? Peu importe, cette phrase incidente souligne une autre caractéristique du travail sans qualité : il nous remobilise dès que quelque chose nous oblige à sortir de sa routine.

Claude Nougaro a repris cette musique, mais en en changeant les paroles. Dans Sing Sing, il fait totalement disparaitre le travail. Il ne reste plus du texte original que l’idée de bagne et de la souffrance qu’inflige la durée de la peine. Cela n’enlève rien évidemment à la qualité de son interprétation, tout aussi jazzy que celle de Nina.

Voici les paroles de cette chanson dans sa version originale, avec en face une traduction de mon cru (anglophones avertis, vos corrections sont les bienvenues !). Je vous suggère de les lire après avoir sur le lecteur ci-dessous.

Work songChanson du travail
Breaking up big rocks on the chain gang
Breaking rocks and serving my time
Breaking up big rocks on the chain gang
‘cause they convicted me of crime
Hold it steady right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been working and working
But I still got so terribly far to go
I commited crime Lord I needed
Crime of being hungry and poor
I left the grocery store man bleeding
When they caught me robbing his store
Hold it steady right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been working and working
But I still got so terribly far to go
I heard the judge say five years
On the chain-gang you gonna go
I heard the judge say five years labor
I heard my old man scream « Lordy, no ! »
Hold it right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been working and working
But I still got so terribly far to go
Gonna see my sweet honey bee
Gonna break this chain off to run
Gonna lay down somewhere shady
Lord I sure am hot in the sun
Hold it right there while I hit it
Well I reckon that ought to get it
Been workin’ and workin’
Been workin’ and slavin’
Been workin’ and workin’
But I still got so terribly far to go
Briser de grosses pierres, enchainé aux forçats
Briser des pierres et purger ma peine
Briser de grosses pierres, enchainé aux forçats
Parce qu’ils m’ont condamné pour crime
Tiens le bien pendant que je la frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
Mais j’ai tellement de temps à y passer
J’ai commis un crime, Seigneur, dont j’avais besoin
Le crime de la faim et de la pauvreté
J’ai laissé l’épicier en train de saigner
Quand ils m’ont attrapé en train de voler dans son magasin
Tiens le bien pendant que je la frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
Mais j’ai tellement de temps à y passer
J’ai entendu le juge dire « cinq ans
De bagne pour toi »
J’ai entendu le juge dire « cinq ans de travaux forcés »
J’ai entendu mon vieux crier « Mon Dieu, non ! »
Tiens le juste pendant que je la frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
Mais j’ai encore tellement de temps à y passer
J’vais voir ma tendre abeille
J’vais briser cette chaîne pour courir
J’vais m’étendre à l’ombre quelque part
Seigneur, j’ai vraiment chaud sous le soleil
Tiens le juste pendant que je la frappe
D’accord, j’estime que je l’ai mérité
De travailler et travailler encore
De travailler comme un esclave
De travailler et travailler encore
Mais j’ai encore tellement de temps à y passer

Musique : Oscar Brown junior et Nat Adderley. Paroles : J J Johnson

J’ai beaucoup hésité sur le lien que j’allais placer ici pour que vous puissiez maintenant écouter Nina Simone. J’ai finalement choisi celui-ci, https://youtu.be/yfQNdwgvJMw , bien que la vidéo à laquelle il conduit soit truffée de textes en surimpression car c’est la seule que j’ai trouvé où l’on voit Nina Simone y interpréter en live sa chanson. Avec les autres, on l’entend, mais sur le fond d’une image fixe.

 

[1] Work song est également connu sous un autre titre : Chain gang (groupe de forçats enchainés).

Chanter le/au travail

Chanter le travail : « Les mains d’or » de Bernard Lavilliers

C’est une idée que j’avais depuis longtemps en tête et que je me décide enfin à mettre en œuvre. J’ouvre aujourd’hui dans mon bloc-notes, sous ce titre générique « Chanter le travail », une nouvelle rubrique. Je présenterai ainsi de temps en temps des chansons qui traitent du travail, directement ou de côté.

Après en avoir beaucoup cherché, la cueillette que j’ai pu réaliser de ces chansons me conduit au constat que chanter le travail, c’est rarement l’enchanter. En effet, les textes en véhiculent le plus souvent une vision négative. Cela n’est guère surprenant car les chansonniers se font les interprètes de leur temps et le travail a mauvaise réputation. Cela ne changera probablement que lorsqu’au lieu d’être soumis à l’impératif productiviste, il sera conçu à la main des hommes et pour qu’ils y déploient la richesse de leur humanité.

En attendant ce jour qui risque de tarder, autant prendre plaisir à les écouter. Ce qui compte évidemment, c’est qu’elles soient belles ou originales.

Je propose de commencer par Les mains d’or [1], une chanson que Bernard Lavilliers a écrite en 2001 [2], après avoir entendu, dans un reportage sur des fermetures d’usines en Lorraine, le désarroi des ouvriers [3]. Ce n’est donc pas du travail industriel dont elle traite, mais du double effet de sa disparition, sur les paysages d’abord puis sur les hommes.

Elle décrit la fin d’un monde industriel, celui de la sidérurgie en France, qui vient clore un cycle que la III° république avait vu naître et dont je vais bientôt rapporter le témoignage impressionniste [4], et elle dit la dignité insultée de ces ouvriers aux mains d’or désormais désœuvrées.

Ce qui fait la qualité de cette œuvre, c’est le subtil contraste entre un texte poétique magnifiquement construit et son portage par une musique au rythme Capdeverdien dans laquelle entre successivement des instruments inattendus, jusqu’à un final enrichi d’un violon tsigane. Cela donne l’heureuse combinaison de la gravité d’une réalité sociale très locale – la vallée sidérurgique de la Fensh dont les noms des villages se terminent en –ange : Hayange, Florange, Uckange…– et l’étrangeté d’une musique exotique. C’est ce que souligne Lavilliers : « J’utilise toujours des musiques solaires pour aborder des choses assez dures. Si je mets du hard rock sur Les mains d’or, cela passerait moins bien qu’avec mon tempo chaloupé »[5].

Et ce qui en fait la force, c’est la sincérité de son interprète. Issu d’une famille ouvrière [6], il a vécu jusqu’à l’âge adulte dans une ville industrielle, Saint Etienne, qui a aussi connu le déclin de ses usines ; il a lui-même travaillé à seize ans comme tourneur sur métaux à la Manufacture d’armes. Solidaire de ce monde, il lui est souvent arrivé de donner des concerts dans des usines. « De l’action directe » dira-t-il dans un entretien [7].

Mais trêve de commentaires. Ils ne sont là que pour préparer le contact direct avec l’œuvre.

Je vous propose de vous pénétrer de son texte en l’écoutant dans son orchestration originale. Il suffit pour cela de cliquer sur le lecteur ci-dessous, puis d’engager sa lecture.

Un grand soleil noir tourne sur la vallée
Cheminée muettes – portails verrouillés
Wagons immobiles – tours abandonnées
Plus de flamme orange dans le ciel mouillé

On dirait – la nuit – de vieux châteaux forts
Bouffés par les ronces – le gel et la mort
Un grand vent glacial fait grincer les dents
Monstre de métal qui va dérivant

J’voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or

J’ai passé ma vie là – dans ce laminoir
Mes poumons – mon sang et mes colères noires
Horizons barrés là – les soleils très rares
Comme une tranchée rouge saignée rouge saignée sur l’espoir

On dirait – le soir – des navires de guerre
Battus par les vagues – rongés par la mer
Tombés sur le flan – giflés des marées
Vaincus par l’argent – les monstres d’acier

J’voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or

J’peux plus exister là
J’peux plus habiter là
Je sers plus à rien – moi
Y a plus rien à faire
Quand je fais plus rien – moi
Je coûte moins cher – moi
Que quand je travaillais – moi
D’après les experts

J’me tuais à produire
Pour gagner des clous
C’est moi qui délire
Ou qui devient fou
J’peux plus exister là
J’peux plus habiter là
Je sers plus à rien – moi
Y a plus rien à faire

Je voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or…

 

Et pour finir, je vous propose ce lien qui permet de voir et entendre Bernard Lavilliers interpréter cette même chanson dans une orchestration plus récente que je trouve très réussie :

Bernard Lavilliers – Les mains d’or

Qu’en pensez-vous ?

 

[1] Auteur : Bernard Lavilliers ; Musique : Pascal Arroyo ; Paroles de Les Mains d’or © Peermusic Publishing ; Maison de production : Universal / Barclay

[2] C’est le titre resté le plus célèbre de l’album « Arrêt sur image » publié cette même année.

[3] « Bernard Lavilliers en instantané », entretien, L’Humanité, 16 Juin 2001

[4] Voir dans ce même blogue l’article en deux parties : Les impressionnistes et leurs successeurs, témoins de l’industrialisation de la France (1870 – 1914) – 1° partie

et Les impressionnistes et leurs successeurs, témoins de l’industrialisation de la France (1870 – 1914) – 2° partie

[5] « Bernard Lavilliers, l’ouvrier homme du monde », entretien, Ouest France, 2 août 2014

[6] Sa grand-mère maternelle, une Sicilienne partie de chez elle à 16 ans, travaillait chez des tisserands stéphanois et son père était un ouvrier de la Manufacture d’armes de Saint Etienne, un syndicaliste parti en retraite avant que son entreprise ne diminue sa voilure puis ferme en 2001 (Bernard Lavilliers : “Je ne chante plus comme avant. A présent, je propose‿, entretien, Télérama, 13 décembre 2013)

[7] Télérama, 13 décembre 2013

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