Manuel d’écologie du travail – La nature escamotée du travail
Voici la quatrième partie de ce Manuel d’écologie du travail [1].
La nature escamotée du travail
Tu as distingué, au début de notre entretien, le travail naturant et le travail socialisant. Cela signifie-t-il que seul le premier est en interaction avec la nature ?
Oui et non. En fait, la nature est leur condition commune d’existence. Dans le premier cas, le contact avec elle est certes direct, mais le deuxième ne saurait être réalisé s’il ne bénéficiait pas des biens apportés par le premier. Le travail naturant est la condition de possibilité du travail socialisant.
Le travail n’est pas, contrairement à ce que les réflexions contemporaines menées dans les sciences du travail pourraient laisser penser, qu’un rapport entre les hommes, mais d’abord et fondamentalement la relation d’exploitation que ceux-ci entretiennent avec la nature. Il est le mode spécifique par lequel l’espèce humaine tire de ce qui environne sa vie, son renouvellement, son développement. S’il a été chasseur, pécheur ou cueilleur comme les autres animaux, il les dépasse maintenant de beaucoup en matière de prédation grâce à l’ampleur et l’efficacité des dispositifs techniques qu’il a mis à son service.
Le XXème siècle, l’époque où sont apparues ou se sont affirmées les sciences du travail, a été comme une occultation, un oubli, des conditions naturelles qui forment le fond du travail, comme si une nature inépuisable n’était là que pour servir les hommes et que seul comptait le commerce entre eux.
Mais qu’est-ce que tu appelles les sciences du travail ?
Ce sont les branches des diverses sciences humaines qui se sont données comme objet spécifique le monde du travail : l’économie, la sociologie du travail ou des organisations, l’ergonomie, la psychologie du travail … Elles produisent beaucoup d’analyses fort intéressantes et bien documentées sur les activités productives, les conditions de travail, les rapports sociaux qui les organisent ou la vie subjective du travailleur. Même la philosophie contemporaine a tendance, par mimétisme, à ne voir que cette dimension du travail, alors qu’au XIXème siècle, Hegel et Marx avaient pourtant clairement conceptualisé son caractère biface.
Comment expliques-tu cet oubli ?
Il y a sûrement de bien nombreuses raisons, mais j’en mettrais deux plus particulièrement en avant. La première tient à l’anthropocentrisme dans lequel nous versons désormais. Il s’est probablement renforcé au fur et à mesure des succès intellectuels et techniques que nous remportions et qui nous éloignaient du monde animal. Les paléontologues et les ethnologues ont fait d’abondantes observations qui montrent que dans de nombreux peuples la frontière qui sépare l’homme des autres vivants peut être fort ténue. Sur ce plan, la classification, proposée par l’anthropologue Philippe Descola, des cultures humaines selon leur rapport à la nature est très éclairante. C’est ainsi que l’« animisme » et le « totémisme » postulent une intériorité commune aux humains et aux non-humains, une continuité morale qui va des uns aux autres, alors que le « naturalisme », qui gouverne l’Europe au moins depuis le XVIIème siècle, considère que l’homme, par son intériorité – son âme –, se distingue radicalement des autres espèces, même s’il reconnait une continuité physique, biologique, entre tous les vivants. Il met donc à distance l’homme et la nature et légitime un rapport de supériorité du premier sur la seconde.
J’ai appris récemment qu’en Inde et en Nouvelle-Zélande, des parlementaires, pour offrir des voies juridiques de protection de sites naturels fragiles, des fleuves en l’occurrence, leur accordaient une personnalité morale. Peut-être est-ce là une forme moderne d’introduction, dans le naturalisme, d’une forme d’animisme ?
La deuxième raison tient à la brutale évolution de la démographie professionnelle qu’ont connue les pays développés depuis la seconde guerre mondiale. A cette époque, un économiste, Colin Clark, a classé les activités de production dans trois grands secteurs. Il regroupait dans le premier l’agriculture, la pêche et l’extraction minière, dans le deuxième la transformation industrielle et dans le troisième, le commerce et les services. Chacun d’entre eux employait alors un nombre relativement comparable de travailleurs. Mais depuis, on assiste à leur déplacement massif vers le secteur tertiaire. En effet, l’essentiel d’entre eux aujourd'hui, dans les pays développés du moins, se consacrent à un travail qui les tourne vers leurs congénères. Ils délèguent ainsi à d’autres, beaucoup moins nombreux, le travail naturant grâce auquel s’édifie et se renouvelle chaque jour notre monde matériel anthropomorphique.
Qu’est ce que tu désignes ainsi ?
C’est l’ensemble des biens matériels que nous tirons de la nature et mettons en forme pour notre consommation ou pour produire à nouveau. C’est une sorte de couche que nous plaçons entre nous et la nature et par lequel transitent nos échanges avec elle. Pour nous, il assure en quelque sorte une fonction placentaire.
Ce monde matériel est un produit de l’histoire. Il était, à l’émergence des premiers groupes humains, réduit à quelques outils et à quelques vêtements. Le contact avec les conditions naturelles était, pour ces populations, direct ou plutôt à portée de main, parfois brutal. Puis, il s’est densifié au fur et à mesure du développement de la maîtrise technique de l’espèce. Des habitations, des ustensiles, des parures sont apparus, et ainsi progressivement pendant des centaines de milliers d’années jusqu’à nos jours.
Ce monde matériel, expression de notre espèce, couvre maintenant l’ensemble de la planète. D’une certaine manière, la nature en est revêtue. Celle-ci se trouve marquée dans sa texture, et jusque dans ses coins les plus reculés, du sceau de l’empreinte humaine. C’est pour cela que je le qualifie d’anthropomorphique. Quand nous le contemplons, c’est notre image qu’il nous renvoie.
Regarde autour de toi, que vois-tu depuis cette terrasse de café ?
Une rue, des voitures, un bus, des immeubles, des arbres protégés par des grilles de fer…
Voilà une illustration de ce qu’est le monde matériel anthropomorphique.
Je comprends bien, mais quel lien fais-tu avec ce que tu as appelé l’oubli du rapport à la nature qu’est le travail ?
Eh bien, la plupart d’entre nous n’a désormais qu’un rapport délégué au travail naturant, car ce sont d’autres qui l’assurent. Nous ne connaissons pas ses conditions réelles d’exercice et cette expérience pratique, cette confrontation charnelle, disparait ainsi de nos vies.
Mais c’est aussi devenu le cas au sein du travail naturant lui-même. Plusieurs phénomènes convergent dans ce sens. Le progrès technique crée un monde de machines et d’équipements qui assure la médiation entre le travailleur et la nature. C’est aussi le cas de la division intérieure du travail dans la mesure où, en désossant et désarticulant les métiers en petites tâches répétitives, elle enlève toute vue globale du processus et prive les acteurs des connaissances de la matière qu’ils traitent. C’est également le cas de la tertiarisation des métiers dans les secteurs primaires et secondaires. Travailler à l’usine ne signifie plus seulement être ouvrier. On peut y être comptable, commercial, employé en charge de la qualité, etc. L’informatisation va également dans ce sens. Dans les procès industriels automatisés, les ouvriers passent aujourd’hui plus de temps dans les salles de contrôle qu’auprès des machines ou des matériaux. Notre rapport travaillant à la nature s’en trouve aujourd’hui pour l’essentiel délégué; il cède ainsi la place, pour beaucoup d’entre nous, à un rapport seulement romantique ou esthétique dans lequel nous n’attendons plus d’elle qu’elle nous fasse vivre.
Cet éloignement des conditions naturelles de production semble produire sur nous un effet idéologique puissant.
Lequel donc ?
On pourrait l’appeler le vertige de la puissance, qu’il serait d’ailleurs plus juste d’attribuer à notre espèce qu’aux individus qui la composent.
Cette mise à distance nourrit une forme d’illusion d’indépendance de l’homme vis-à-vis de la nature, illusion qui se renforce à mesure que nous en comprenons ses lois et que s’accroît notre monde matériel. Elle ne se trouve écorchée qu’à l’occasion de la maladie ou de la mort, à la vue d’un paysage sublime ou lorsque nous sommes pris dans des déchaînements naturels : un tremblement de terre ou l’explosion d’un volcan. Mais dans notre vie quotidienne, urbaine ou rurale, tout semble à notre main, de notre main.
Elle favorise les phantasmes d’une évolution de l’homme, tellement maître de la nature, qu’il pourrait s’en extraire, en quelque sorte enlever l’échelle avec laquelle il est monté, alors qu’elle le porte encore.
Tu penses au transhumanisme ?
Pas seulement, mais c’est un bon exemple. Selon leurs thuriféraires, l’homme pourrait s’améliorer physiquement et mentalement grâce aux biotechnologies et au numérique. On voit actuellement beaucoup de films de science-fiction qui explorent cette veine.
Mais il se manifeste de manière plus générale dans ce qu’on pourrait appeler la technodoulie, c'est-à-dire la conviction que le progrès technologique n’a pas de limite et que nous trouverons toujours les réponses aux problèmes auxquels nous avons à faire face, ou – et ils sont de plus en plus nombreux – que nous créons nous-mêmes.
Le plus bel exemple, mais aussi le plus terrifiant, se trouve dans l’industrie nucléaire.
La radioactivité est un phénomène naturel qui s’atténue progressivement avec le temps. Ce processus détermine la durée de vie des atomes radioactifs et leur niveau de radioactivité. La « période radioactive » est le laps de temps au terme duquel le niveau de radioactivité d'un atome est divisé par deux. Cette période peut varier considérablement d’un radionucléide à un autre. Ainsi, la période radioactive de l’iode est de 8 jours alors que celle de l’uranium 238 est de 4,5 milliards d’années, ce qui correspond à la durée de vie de la terre, depuis sa formation à partir de la nébuleuse solaire jusqu’à aujourd’hui.
Une partie des déchets issus de la production nucléaire et de ceux qui proviendront du démantèlement des centrales hors d’âge sont à très haute activité radioactive et à vie longue. La sagesse aurait voulu qu’on ne se lance dans la production nucléaire d’électricité qu’une fois maitrisées les conditions de traitement des déchets hautement radioactifs qu’on savait qu’elle génèrerait immanquablement.
Si ça avait été le cas, nous n’aurions toujours pas de centrale, car on ne sait toujours pas quoi faire de nos déchets
Oui, et les générations futures auraient devant elles des perspectives de vie en sécurité bien plus grandes. Le Moyen-Âge nous a légué de magnifiques cathédrales. Nous laisserons à nos enfants de dangereux sarcophages qu’il faudra qu’ils démantèlent, sans pouvoir eux-mêmes recourir aux énergies fossiles.
Ceux qui ont pris à l’époque cette décision n’ont pas pris en compte cet aspect que les scientifiques connaissaient en revanche fort bien. Ils avaient seulement à l’esprit l’indépendance énergétique de la France, la maîtrise du coût de l’électricité et le développement d’un monopole d’Etat. Mais leur décision est au sens propre irresponsable puisque ce ne sont pas eux qui auront à vivre le risque de pollution radioactive pendant des millions d’années et qu’ils n’auront pas à répondre des conséquences de leur décision. On peut comprendre que les citoyens s’inquiètent du projet d’enfouissement à Bure, dans le département de la Meuse, des déchets hautement radioactifs et à longue durée de vie de l’industrie nucléaire française. Il n’y a que Dieu, s’il existe, qui pourrait nous garantir qu’aucun mouvement tectonique dans les prochaines ères géologiques n’affectera cet enfouissement et ne fera pas remonter les pollutions radiologiques à la surface ou ne les propagera pas dans les eaux.
Cet exemple montre également comment le travail des hommes se greffe sur la nature. Les découvertes scientifiques et techniques du XXème siècle nous ont permis d’identifier les phénomènes de radioactivité, un certain nombre de lois qui les régissent et de mettre au point les modalités d’un usage industriel de cette radioactivité, à titre militaire ou civil.
Nous pouvons ainsi percer certains secrets de la nature et les tourner à notre avantage. En revanche, nous ne créons pas ces lois qui s’imposent à nous. Nous ne savons pas raccourcir les périodes de radioactivité. Ce serait évidemment la seule bonne solution, mais elle n’est pas à notre portée.
Le travail, c’est donc une greffe humaine sur la nature, qui joue avec elle sans en changer la nature
Exactement. Mais il est nécessaire maintenant de revenir sur une notion que je n’avais fait qu’évoquer précédemment, pour penser plus avant la relation des hommes à la nature.
J’ai dit tout à l’heure que seul l’homme travaillait. Certes. Mais cela ne veut pas dire qu’il ait le monopole de la production, loin de là. Ce à quoi nous avions comparé son activité, les abeilles ou les machines, produisent elles aussi puisqu’elles font exister ce qui n’existe pas encore : du miel pour les abeilles, des grains de blé pour une moissonneuse-batteuse par exemple.
Mais la plus grosse usine de production, c’est la terre elle-même.
Les minéraux nous semblent être des éléments parfaitement stables. Pourtant eux aussi, comme les êtres vivants, naissent et disparaissent. Ils se forment, dans des conditions particulières de pression, de température, d’air, d’eau, de lumière… à partir d’un germe de quelques éléments chimiques auxquels s’accrochent progressivement d’autres éléments de même genre. Ils évoluent dans le temps en recombinant leurs atomes, au rythme qui est le leur : en quelques milliers, millions, voire milliards d’années selon les espèces. Lorsque le système solaire s’est formé, il n’était composé que d’une dizaine de minéraux. Aujourd’hui, la terre en compte presque cinq mille.
C’est une chance pour nous
Effectivement, nous serions bien incapables d’en faire autant dans des volumes équivalents. C’est pour cela qu’il vaudrait mieux ne pas gaspiller ces ressources. A titre d’exemple, l’étage géologique du Carbonifère, qui concentre le quart des réserves mondiales de charbon, s’est formé en 60 millions d’années. Or au rythme où nous l’exploitons, nous mettrons, au mieux quelques centaines d’années à consommer, sans retour, sa production.
L’agriculture elle aussi est redevable pour l’essentiel de Dame Nature. La différence avec la production des minéraux et des minerais, c’est qu’elle renouvelle chaque année sa production. Mais il suffit que certaines années elle se fâche pour qu’aussitôt les rendements chutent.
En fait, notre richesse matérielle est le résultat d’un processus qui combine des matériaux que nous tirons de la nature, des moyens de production que nous mobilisons pour les collecter et les transformer et le travail des hommes qui conçoit, anime et coordonne la production de cette richesse.
Les physiocrates, ces économistes Français du XVIIIème siècle, ont fondé leur raisonnement sur l’idée que toute richesse venait de la terre et considéraient par conséquent que dans la société, il n’existait qu’une seule classe productive, celle des agriculteurs, les autres – les commerçants, les artisans, les propriétaires fonciers – étant jugés « stériles ». Ils accordaient donc un rôle éminent à la nature dans la production.
Mais les courants économiques qui se sont formés à partir de la révolution industrielle, avec pour ambition de déterminer l’origine de la richesse et de la favoriser, ont abandonné cette référence au rôle productif de la nature. Les économistes classiques, Smith et Ricardo, mais aussi Marx, feront du travail la seule source de la valeur économique. Les économistes néo-classiques ne retiendront pas ce facteur, mais considèreront que la valeur est le résultat de l’utilité et de la rareté des biens, l’utilité étant la capacité que possède une chose de servir à la satisfaction des besoins humains.
Dans les deux cas, la nature disparaît explicitement de leur horizon
Oui, et surtout de leur préoccupation. La nature semblait si généreuse et inépuisable ! Les matières premières que nous lui prenions ne rentraient finalement dans le compte des industriels et des économistes que sous forme d’acquittement de droits qu’il fallait régler à ceux qui en avaient, à ce moment là, la propriété. Le pétrole en est un bel exemple : il suffisait de forer au bon endroit pour qu’il jaillisse à profusion pendant des années. Il n’a encore aujourd’hui pour valeur que ce qu’il coûte à produire et la marge bénéficiaire que l’exploitant ajoute à ce coût.
Mais nous sommes bien placés aujourd’hui pour savoir que cela n’aura qu’un temps !
[1] Merci Charles pour l’intrigante illustration de couverture que tu m’avais à l’époque dessinée. Voir son site, en cliquant ici.



