Nouvelles réflexions

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Tripalium, une étymologie populaire… mais fausse

Le mot « travail » viendrait du bas-latin « tripalium », qui était le nom d’un instrument de torture constitué de trois pieux. Cette étymologie rencontre, chaque fois qu’elle est citée, un franc succès auprès de ses auditeurs. Trepalium est même devenu le titre d’une récente série française de science-fiction dans laquelle, dans une ville éponyme, la minorité qui travaille est séparée par un immense mur d’une majorité de sans-emploi.

Mais cette étymologie, communément admise, est fausse ou, à tout le moins, fort douteuse, ce que ne laisse pas supposer l’assurance avec laquelle elle est maintenant reprise [1].

L’instrument existe bel et bien et son nom aussi. Le Concile d’Auxerre a ainsi promulgué en 590 que : « Non licet Presbytero, nec Diacono, ad Trepalium, ubi rei torquentur, stare » (Il ne convient ni au prêtre, ni au diacre de se tenir auprès du trepalium, où on est torturé pour une affaire [2]). En revanche, rien ne permet d’établir le passage de ce nom au verbe de l’ancien français « travaillier », à partir duquel a été formé le mot « travail ». Il supposerait un dérivé intermédiaire « tripaliare » qui n’est pas attesté, et une transformation insolite du [i] bref en [a]. « L’éthymon tripalium est une chimère » déclare le linguiste André Eskénazy dans une étude publiée en 2008, à l’issue d’une recherche de 18 mois [3].

D’où vient alors ce mot « travail » ? Plusieurs hypothèses existent qui peut-être se croisent.

  • Emile Littré et Michel Bréal, deux linguistes du XIX° siècle, proposaient un autre éthymon, le latin «trabs » qui, au sens propre, signifie « poutre » et dans des sens figurés : « arbre élevé », « navire », « toit », « machine de guerre », « massue », etc., bref des choses qui utilisent ou renvoient à la forme d’une poutre. Comme « trabs » a donné « entraver », l’idée de contrainte y est bien présente mais sans la violence du tripalium. Cette étymologie pourrait également expliquer la dénomination de « travail » donné aux instruments de contention des chevaux (voir l’illustration qui figure dans mon article « le travail est-il seulement un instrument de torture ? »).
  • On trouve dans les mots «travail » de plusieurs langues indo-européennes, une racine consonantique commune : R-B, comme le montre le tableau ci-dessous :
Langue Mot « travail »
Allemand aRBeit
Espagnol tRaBajo
Français tRaVail
Latin laBoR
Letton daRBs
Russe RaBot

On peut donc supposer que cette racine indoeuropéenne, née bien avant l’instrument de torture mérovingien, ait donné en français, par des évolutions dont on ne connait pas le parcours, le mot « travail ».

  • Dans une étude de 1984 sur les mots espagnols médiévaux «trabajo » (travail) et « trabajar » (travailler), Marie-France Delport indique qu’ils signifient une tension ou une dynamique portée par un agent, orientée vers un but, et qui rencontre une résistance, un obstacle [4]. Elle y propose de rapprocher le préfixe –tra du latin trans- qui exprime l’idée de passage d’un état à un autre.
  • Enfin, il semble que le mot anglais «travel » (voyager) provienne du vieux français. Si tel est bien le cas, il y aurait une source commune à chercher entre travailler et travel, avec une bifurcation conduisant d’un côté vers le travail et de l’autre vers le voyage, peut-être autour de l’idée d’un but et d’un effort pour l’atteindre ?

Ces quatre hypothèses sont intéressantes. Elles ouvrent sur des significations du travail moins réductrices que le tripalium, mais aucune d’entre elle n’a de chance de le supplanter médiatiquement car elles n’entrent pas en résonance avec le regard que porte majoritairement la société sur le travail d’aujourd’hui.

Mais ce succès d’estime ne lui donne pas raison pour autant. Cette foi dans l’origine doloriste du mot travail s’expose en effet à deux critiques, une en mineur, l’autre en majeur.

D’abord, elle a l’air d’accorder au sens ancien, un pouvoir de vérité qu’il n’a pas. Chaque époque, chaque société forge les mots qui lui conviennent pour rendre compte de sa réalité sociale. En quoi le moyen-âge français, d’où est né le mot « travail » du fait de choix qui ont été les siens, serait-il le mieux placé pour nous confirmer une leçon sur le travail, alors que les activités productives qui existaient à cette époque et les conditions dans lesquelles elles étaient réalisées ne ressemblaient en rien aux nôtres ? Que connaissent d’ailleurs de ces conditions ceux qui aujourd’hui accordent crédit à cette étymologie ?

Mais là n’est pas le plus grave, car cette croyance est au fond naïve et sans conséquence. En revanche, lorsqu’on considère que la souffrance est une propriété du travail – la preuve : tripalium –, on laisse entendre qu’il y a là une fatalité, et qu’il n’y a donc rien à y faire, ce qui est faux. C’est pour combattre ce fatalisme qu’il est très important de toujours rappeler le caractère indissolublement anthropologique et social du travail. Pour cela, nul n’est besoin d’étymologie, mais de philosophie et de bon sens. Le travail est la manière propre dont s’organise notre espèce, dans la nature, pour y survivre, vivre et bien vivre. Il n’est donc pas un problème en soi, mais une solution. Ce qui est un problème, c’est la manière dont il est concrètement conçu, par qui et à quelle fin. Même aujourd’hui, où le travail semble avoir si mauvaise réputation, chacun sait que tout le monde n’est pas égal face à lui. Certains s’y épanouissent pendant que d’autres, plus nombreux, le subissent, voire s’y éteignent. Le problème, ce n’est donc pas le travail en soi qui n’existe pas, ce sont les conditions dans lesquelles chacun d’entre nous est amené à exercer le sien. C’est cela qu’il faudrait changer. C’est évidemment possible puisque, si le travail est un attribut de notre espèce, il est de la responsabilité de chaque société humaine de le concevoir, comme elle le peut et le veut. Sa réalité, individuelle et collective, est une construction sociale, et peut donc faire l’objet d’une profonde rénovation, voire d’une autre construction.

[1] Cet article doit beaucoup à deux bloguistes hébergés par Médiapart, Jean-Luce Morlie (article du 28/09/2011) et Flebas (article du 24/03/2016).

[2] Avec mes remerciements à Laurent, l’ami latiniste à qui je dois cette traduction. André Eskénazy, linguiste enseignant à Paris X, précise qu’ici trepalium est le nom de la pièce où l’on torture et non pas celui de l’instrument (référence en note [3]).

[3] André Eskanazy, « L’étymologie de « travail » », Romania, 2008, tome 126, n° 3-4, pages 296-372. Citation p 307.

[4] Marie-France Delport, « Trabajo – trabajar(se) : étude lexico-syntaxique », Cahiers de linguistique hispanique médiévale, n° 9, 1984, pages 99-162. Voir page 133.

Actualité, Nouvelles réflexions

Travailler moins, est-ce vivre mieux ?

Tel était l'un des sujets de l'épreuve de philosophie du baccalauréat proposé aux classes scientifiques. Une question qui fait évidemment écho à l'actualité sociale, mais en même temps la dépasse largement.

Roger-Pol Droit, le talentueux et pédagogue chroniqueur de philosophie du journal Le Monde, s'est prêté, dans la vidéo ci-dessous, à l'exercice. 

 

Actualité, Nouvelles réflexions

Des principes essentiels du droit du travail

Robert Badinter a remis le 26 janvier dernier au Premier Ministre un rapport sur les principes fondamentaux du droit du travail. Ayant eu l’occasion dans mon Bloc-notes d’analyser un premier essai du même auteur sur ce même sujet (voir l’article Le travail et la loi), il m’est apparu naturel de poursuivre l’exercice avec cette nouvelle production. Toutefois, le contexte et la méthode utilisée pour en accoucher ont ici radicalement changé. De ce fait, le résultat s’en trouve si bonifié que la plupart des critiques que j’avais formulées précédemment sont désormais levées.

Nouvelles réflexions

Passer par le travail pour penser l’écologie politique

J’ai présenté en juin dernier une communication au Colloque « Penser l’écologie politique » qui était organisé par l’Université Paris VII. Je cherchais à éclairer des débats d’écologie politique à partir de quelques clarifications conceptuelles et épistémologiques sur le travail et, se faisant, à favoriser le dialogue entre ces nombreux experts du travail – que ce soit des acteurs comme les syndicalistes ou des observateurs comme les chercheurs en sciences sociales – qui ne pensent qu’à ses effets sociaux et ces écologistes qui souvent en ignorent les réalités.

La voici reproduite ci-dessous.

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La nature escamotée du travail : le cas Piketty

Après le cas Marx que j’ai publié sur mon bloc-notes en juin dernier, voici celui de Thomas Piketty. Ce qui les rassemble ici, ce n’est pas leur objet (apparemment) commun, le capital, mais la difficulté qu’il y a à s’appuyer sur leurs réflexions pour penser une économie soutenable. Pour l’un comme pour l’autre en effet, la production naturelle n’a pas lieu d’être prise en compte dans les échanges économiques, mais seulement l’activité humaine qui la recueille et la met en forme.

Mais d’abord saluons l’artiste…

Mais avant d’entrer dans la discussion, Le capital au XXI° siècle et son auteur[1] méritent un grand coup de chapeau. Voilà enfin un livre d’économie politique qui se lit comme un roman, celui de l’histoire des inégalités depuis 300 ans et de l’écart des théories économiques avec les faits. Pour atteindre ce beau résultat, le cuisinier Piketty a mélangé avec constance trois ingrédients.

Actualité, Nouvelles réflexions

Le réchauffement climatique, cause d’une conversion écologique des nations ?

Si nous ne vivions pas, depuis 12 000 ans, dans une saison chaude de la planète, mais que nous entrions dans une de ses périodes glaciaires, est-ce que la COP 21, au lieu de chercher à diminuer la production humaine de gaz à effet de serre, pousserait les feux pour réchauffer la planète ? Ce n’est pas une des moindres ambiguïtés de la situation actuelle : l’influence de l’activité humaine sur le climat se superpose au changement climatique naturel. Il se trouve qu’elle n’en contrecarre pas l’évolution, mais au contraire l’amplifie et surtout l’accélère.

Evénements, Nouvelles réflexions

Peut-on partager le travail sans partager les richesses ?

Lors du débat organisé à la librairie de la Fondation de la Maison des Sciences Humaines en février dernier, un participant a contesté le fait que la mécanisation ou la robotisation conduisent au chômage. J'ai souligné à cette occasion que le problème du chômage était avant tout un problème de partage des richesses. Je l'ai illustré en revenant sur les difficultés de mise en œuvre des 35 heures, dont l'objet principal était de réduire le chômage par le partage du travail. Cela m'a conduit également à mettre en question le lien qu'on établit aujourd'hui mécaniquement entre travail et salaire, en montrant que la rémunération, inséparable du travail, peut en revanche prendre d'autres formes comme le montre le travail domestique.

La séquence vidéo ci-dessous rend compte de cette discussion. Elle dure 10 minutes.

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Lectures, Nouvelles réflexions

Le travail et la loi

La rentrée sociale met au cœur du débat le Droit du travail. Je me propose d'y participer, modestement, en partant d'un texte publié en juin dernier, qui en a été un des inspirateurs : Le travail et la loi qu'ont signé ensemble Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen[1]. Ils y proposent une nouvelle approche qui mérite, par son originalité, qu’on s’y arrête et la prenne au sérieux : quelles compréhensions du travail, du droit et de l’histoire sociale de notre pays véhicule-t-elle ? 

Images, Nouvelles réflexions

Produire sans travailler : les trésors de la terre

La galerie de minéralogie du Muséum d’histoire naturelle était fermée depuis 10 ans pour travaux. A l’occasion de sa réouverture partielle, elle expose ses plus belles pièces.

Minéraux-géants-web 

Voici une belle occasion d’aller se convaincre, les yeux écarquillés par tant de beauté, que si l’homme seul travaille, il n’est pas le seul à produire. C’est même la terre qui s’y est mise la première.

Nouvelles réflexions

La nature escamotée du travail : le cas Marx


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Karl Marx ayant fait du « développement des forces productives » le vecteur de l’histoire des hommes, la raison majeure pour laquelle il est aujourd'hui difficile de s’appuyer sur ses réflexions pour penser une économie soutenable semble toute trouvée. Et pourtant, il en existe une autre, finalement plus importante, que nous allons développer également ici, à savoir la scission qu’il opère entre travail concret et travail abstrait, chassant la nature de ce dernier alors qu’il la pense indissociable du premier.

Une philosophie de l’histoire invalidée ?

Mais regardons d’abord ce qu’il en est de cette tendance de fond, inexorable – on dirait aujourd’hui « fatale » – qui animerait les sociétés, en partant de cette citation devenu canonique pour le marxisme léninisme :

 

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