Dommage qu’aucune caméra ne puisse remonter le temps pour nous montrer comment, en plusieurs endroits de la planète, des sociétés humaines s’y sont prises pour peu à peu domestiquer des plantes et des animaux et inventer un nouveau travail et le rapport au monde qui l’accompagne.
A défaut d’un documentaire pouvant rétrospectivement filmé cette époque, de la terre savamment remuée par des archéologues aux connaissances scientifiques croissantes, nous remonte depuis le XIX° siècle des traces de la vie préhistorique. Très tôt des hypothèses ont été formulées sur les raisons ou les motivations qui ont conduit à la naissance de l’agriculture. Mais elles s’appuyaient alors sur des connaissances trop parcellaires pour éviter que ces hypothèses ne soient encombrées des idéologies et représentations des époques où elles ont été formulées.
Aujourd’hui les faits s’accumulent, ouvrant la voie à de nouvelles interprétations, plus subtiles car devant prendre en compte un réseau de connaissances plus vastes et plus complexes qui forment autant d’objections à des explications trop simples. Je m’appuierais ici sur un ouvrage publié très récemment qui prend en compte les dernières découvertes archéologiques et biologiques pour proposer un processus très surprenant mais rigoureusement argumenté, ayant pu conduire des peuples du Proche-Orient à accoucher, il y a 10 000 ans de cela, d’un nouveau mode de vie productive : Les graines de l’au-delà [1], de Nissim Amzallag [2].
Il existe dans le monde plusieurs foyers primaires de naissance de l’agriculture, c’est à dire indépendants les uns des autres,. Les mieux connus se trouvent au Proche-Orient, en Chine et en Méso-Amérique, mais ils ne sont pas les seuls. Leur liste en effet s’allonge et on en reconnait aujourd’hui d’autres : en Nouvelle-Guinée, en Afrique, en Amazonie… Celui du Proche-Orient reste toutefois le plus ancien et le mieux documenté.
La domestication des plantes, un résultat imprévu par les pionniers du processus
Le corridor du Levant, qui s’étend du sud de l’Anatolie à la Palestine, est bordé à l’ouest par des forêts et à l’est par des déserts.
C’est dans cet espace fertile où les graminées sauvages sont nombreuses et en certains endroits forment de véritables prairies qu’en un peu plus de 3000 ans s’est déroulé le premier processus connu de domestication des plantes. Trois mille ans, c’est une durée qu’il nous est difficile d’appréhender tant elle sort de nos temporalités contemporaines. Mais elle a une conséquence de bon sens : ceux qui ont enclenché le processus de domestication n’en ont jamais connu le résultat et ne pouvaient le deviner. Il faut dès lors concevoir des motivations et des mécanismes à son départ, différentes de celles qui ont prévalu autour de son aboutissement. C’est ce à quoi s’emploie Nissim Amzallag. Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’il appelle « l’en-deçà », cette période pendant laquelle le processus a été engagé sans que l’idée de ce que la domestication des plantes pouvait apporter aux hommes ne puisse en être le moteur.
Il souligne que cela n’a rien d’exceptionnel. Nombre d’innovations techniques ont été faites pour d’autres raisons que celles qui ont prévalu ensuite. Il rappelle ainsi que les astrologues chinois qui ont découvert la poudre à canon, étaient fascinées par son qì 氣, l’énergie qu’elle était capable de déployer. Le qì, c’est le souffle vital. Percer son secret, c’était ouvrir le chemin vers l’immortalité. Ils n’avaient, ni à l’esprit ni en vue, les capacités destructrices de leur invention.
Ce qu’il appelle la « technopoïèse », c’est ce moment premier de l’innovation technique qui peut relever d’une logique différente de la phase explicitement technologique qui la suit.
La zone grise du proto-néolithique
Les archéologues identifient au Proche Orient différentes périodes culturelles.
L’en-deçà, correspondrait à 3 de ces phases : le Natoufien qui appartient au Paléolithique supérieur, le PPNA (Pre-Pottery Neolithic phase A) et le PPNB au néolithique. C’est une zone grise pendant laquelle la néolithisation est en marche mais où elle ne sera pleinement visible qu’au PPNB moyen.
L’archéologie est une science à trous. Elle ne recueille que ce qui a pu subsister dans les sédiments à travers les âges. Sauf exception quasi-miraculeuse, tout le périssable lui échappe : les peintures corporelles, les vêtements, les gravures sur bois, les visages, les musiques, les langues, les mythes, les coutumes, les évènements sociaux…
Que sait-on alors de cette époque de l’en-deçà ? Que le travail des hommes et des femmes était fait de chasse, de pêche et de cueillette et qu’ils savaient fabriquer les outils qui leur étaient nécessaire pour travailler, s’alimenter, se vêtir… Que leur environnement était en partie constitué de vastes prairies de graminées. Que les populations étaient des Homo sapiens, avec donc les mêmes capacités sensibles, intellectuelles et motrices que nous s’exerçant toutefois sur un patrimoine technique beaucoup plus réduit.
Deux des facteurs fréquemment évoqués conduisant à la mise en culture, à savoir le besoin d’adaptation au changement climatique et la pression démographique, ne trouvent pas de traduction archéologique évidente durant cette période. Certes, on constate des hivers plus froids et plus secs à la fin du Natoufien. Cela réduit la surface du corridor Levantin, mais sans que sa végétation ne change. Or les sept plantes qui vont être domestiquées (3 céréales, 3 légumineuses et le lin) proviennent toutes de ce corridor. Quant à la surpopulation qui aurait fait peser le risque de pénurie alimentaire, elle reste à démontrer ; elle aurait dû s’accompagner de construction de silos, beaucoup plus efficace à court terme qu’une domestication s’étalant sur plusieurs millénaires. Or, on n’en trouve pas.
Qu’observe-t-on alors ?
Au Natoufien, l’habitat devient permanent sous forme de cases rondes semi-enterrées. On y trouve un outillage de transformation des viandes et des végétaux : meules, mortiers, pilons, des foyers cernés de pierre, et des traces de transformation des céréales sous forme de bière ou de pain. L’inhumation des défunts, souvent à proximité des habitations, se généralise.
Les deux étages suivants s’inscrivent en continuité du Natoufien, mais avec quelques inflexions significatives. Ainsi, au PPNA, la taille des villages augmente et on voit apparaître de grands édifices publics. L’inhumation à proximité des habitations se généralise, et on observe une pratique de détachement des cranes.
Au PPNB, la taille des villages augmente encore. L’habitat devient rectangulaire ; le détachement des cranes devient plus fréquent, certains étant surmodelés.
Vitalité versus fertilité
L’inhumation à proximité des habitations, le détachement des cranes et le surmodelage de certains d’entre eux forment une pratique originale du monde de l’en-deçà Levantin dont il est n’est pas possible de percer le secret, faute d’accès aux rituels qui les accompagnaient. Mais ils sont le signe incontestable de l’importance accordée aux défunts par les populations de cette époque. C’est cette valeur accordée aux disparus qui va servir de support à une interprétation surprenante mais crédible de l’auteur.
Dans les temps anciens, face aux risques de mortalités infantiles, de décès lors d’accouchement, de maladies ou d’accidents, l’enjeu de continuité des groupes humains tenait à la capacité des hommes et des femmes à atteindre et dépasser l’âge adulte de la procréation. Les notions de fécondité ou de fertilité avaient donc probablement moins d’importance que celle de vitalité. On peut même faire l’hypothèse que le respect des anciens tenait aussi à la preuve vivante qu’ils apportaient de cette vitalité.
L’auteur reprend à son compte la théorie du muelos [3]. Le muelos, c’est la moelle, cette matière spongieuse (épinière, cerveau) ressemblant au sperme dont le réceptacle le plus important est le crane ; elle est, dans l’antiquité égyptienne ou grecque et pour un certain nombre de groupes ethniques, le siège de la vitalité sexuelle. Amzallag souligne avec justesse que l’on ne saurait juger de cette interprétation avec nos connaissances actuelles, mais avec celles de ces groupes. Ceux-ci disposaient de deux constats qui pouvaient justifier ce lien : le fait que des nerfs partant de la moelle se prolongent jusqu’à l’espace pelvien pouvant ainsi apparaître comme des conduits transportant la moelle ; et celui des troubles de la sexualité engendrés par les accidents affectant cette moelle.
Une domestication tâtonnante
Amzallag est biologiste. C’est avec les dernières découvertes de cette discipline qu’il va compléter le scénario.
La domestication des céréales est un phénomène bien connu. Elle fait dans l’ouvrage l’objet d’un tableau qui recense les 7 caractères principaux d’évolution.
Le mouvement du sauvage au domestique est un continuum. Il n’est pas évident dans l’entre deux de qualifier l’état des plantes. En outre, sur les 7 caractères principaux, seulement deux sont visibles dans les sédiments : l’augmentation de la taille des graines et leur non dispersion, mais ce ne sont pas les plus fréquemment modifiés. Pour complexifier la situation, le mouvement peut aller dans l’autre sens. Il est ainsi des plantes en voie de domestication que l’on retrouve à l’état sauvage, ce sont les plantes dites férales. Enfin, il faut également intégrer dans la réflexion le fait que les graines ont voyagé sur de longues distances. Amzallag qualifie de « réticulé » ce processus fait d’allers –retours et de déplacements.
Sous quelle interprétation rassembler toutes ces données ?
Le phénomène d’auto domestication
Le caractère tâtonnant du processus ouvre logiquement sur l’hypothèse d’une domestication initialement involontaire ou inconsciente. Il existe une faculté biologique qui la rend possible : l’auto domestication.
Ce processus apparait aux alentours des activités humaines, en raison de leurs impacts sur l’environnement. Il tient, d’une part, au fait que plusieurs caractères de domestication sont interdépendants et évoluent conjointement. Ainsi dans le monde animal, la sélection sur le seul critère de la docilité va induire une série de changements coordonnés[4] ; il tient, d’autre part, au fait qu’il existe des composés organiques d’adaptation à l’environnement induisant des modifications génétiques réversibles, qui peuvent toutefois se transmettre aux descendants. Dans le règne végétal, ce sont les polyamines. On les rencontre notamment dans un contexte mortuaire. Elles répondent aux doux noms de putrescine, cadavérine, spermidine ou spermine. Mais si leur odeur n’est pas des plus agréables, elles vont stimuler une évolution adaptive des végétaux. En effet, au-dessus des lieux de fraiche inhumation, vont croitre des plantes dont les caractères vont différer de leurs homologues sauvages. S’agissant des céréales, le caractère le plus visible de ce changement va être le retard de sénescence : elles vont former un ilot vert au milieu de graminées jaunes.
Si on fait l’hypothèse que ces modifications végétales au-dessus des corps inhumés, impossibles à ne pas voir, étaient interprétés comme un transfert de vitalité des défunts vers ces plantes « survitales », il est alors possible que leurs graines en aient été considérées comme des substituts, des sortes de « graines ancêtres ». Cela fournit les premières étapes d’un processus de domestication involontaire. La raison n’en est pas la recherche d’un rendement, imaginable seulement dans un foyer secondaire, mais un processus attaché au culte des ancêtres.
Ces graines ancêtres ont pu être utilisées dans des rituels d’inhumation ou consommées pour réintroduire dans la communauté la vitalité des parents ; elles ont aussi pu être transportées lorsque les villages étaient quittés pour d’autres lieux ; elles ont également pu être mises en culture. Tout ceci relève du champ des possibles et peut conduire peu à peu, avec parfois des retours en arrière, vers une domestication intentionnelle, celle-ci ne pouvant intervenir que lorsque les avantages des plantes domestiquées pour la communauté humaine auront été constatées ainsi qu’identifiées les processus de sélection artificielle permettant de les obtenir.
Un scénario de la domestication des plantes en six phases
L’auteur propose ainsi un scénario allant du Natoufien au PPNB moyen, qu’il rattache à des faits archéologiques constatés à ces différentes périodes :
- l’apparition de plantes survitales au début du Natoufien au-dessus des sites d’inhumation
- la croyance au transfert de vitalité des défunts vers les plantes et les graines et la réintroduction de cette vitalité dans la communauté par la consommation rituelle de ces graines
- l’identification de ces graines survitales aux ancêtres, justifiant leur collecte, leur consommation et leur stockage. Le retour à un mode d’être itinérant à la fin du Natoufien aurait conduit à leur transport sur de longues distances
- la mise en culture de plantes dérivées de ces graines-ancêtres au PPNA
- l’émergence de la sphère domestique au début du PPNB par stabilisation progressive des caractères des plantes survitales, rendant caduque la multiplication de graines-ancêtres
- l’endomestication du monde avec l’intégration de nouvelles espèces dans la sphère domestique au PPNB moyen et l’abandon à la fin du néolithique de la pratique du détachement des cranes marquant la séparation du monde des vivants et du monde des morts.
Comme le souligne Jean Guilaine, « L’archéologie a besoin d’hypothèses, pas de credo »[5]. Il ne s’agit donc pas d’affirmer la vérité préhistorique de ce scénario, mais de constater le nombre de faits qu’il permet de prendre en compte. Ils sont suffisamment nombreux pour s’y intéresser.
Mais puisque Nissim Amzallag propose une hypothèse de domestication propre au Proche-Orient, ce processus ne saurait être appliqué tel quel aux autres foyers primaires. Il reste donc à comprendre pourquoi ce mouvement de néolithisation a eu lieu en différents points de la planète, et pas dans d’autres, dans une fourchette temporelle finalement resserrée de quelques milliers d’années. Que s’est-il passé dans la vie matérielle et l’esprit de certaines populations du paléolithique pour qu’elles découvrent à peu près au même moment, indépendamment les unes des autres et selon des scénarios spécifiques, après des dizaines de milliers d’années de vie productive sous forme de chasse, de cueillette et d’artisanat de la pierre, les vertus de la domestication, de l’agriculture et de l’élevage ?
Cet article aura une suite, centrée sur une mise en regard du travail de cueillette et du travail agricole : « Moissonner sans cultiver ou le Paradis perdu »
[1] Nissim Amzallag, Les graines de l’au-delà. Domestiquer les plantes au Proche-Orient. Edition Maison des sciences de l’homme, Paris 2023.
[2] J’ai puisé abondamment dans cet ouvrage pour écrire cet article, mais il n’en est pas pour autant un résumé. J’ai en effet sélectionné les informations qui me paraissaient les plus importantes pour comprendre l’hypothèse imaginée par l’auteur. Je ne suis pas rentré dans toutes les intéressantes justifications qu’il en donne. J’y ai parfois ajouté des réflexions que cette lecture m’a inspiré sans qu’elles n’y figurent. Ceux donc qui veulent suivre le fil de la pensée de Nissim Amzallag doivent donc se reporter à son essai.
[3] Théorie présentée par Weston La Barre dans : Muelos – A Stone Age Superstition about Sexuality, New York, 1984
[4] Amzallag cite les expériences de Dimitri Balayev, un chercheur Russe sur le renard argenté et le processus de domestication des poulets sauvages en Asie du Sud-Est
[5] Jean Guilaine, Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique. Gallimard, 2011


