Il est nombre de métiers contemporains dont l’image faillit à rendre compte, car trop de choses lui sont invisibles. La bande dessinée, elle, échappe à cette fatalité comme le montre Hedge Fund [1] à propos du travail du trédeur [2]. L’un de ses auteurs, Philippe Sabbah [3], est un praticien expérimenté de la finance. Elle va me servir de support à une réflexion sur cette activité emblématique du capitalisme contemporain.
Le terme de « révolution » est de nos jours assez galvaudé et on s’y perd souvent dans leurs nombres et leurs temporalités. Un article récent par exemple annonce une septième révolution agricole, sans préciser quelles étaient les précédentes [1]. Il me semble toutefois parfaitement légitime d’utiliser cette expression pour ces 200 dernières années dans la mesure où elles ont effectivement abouti à renverser la démographie professionnelle de notre pays ainsi que je l’ai montré précédemment (« Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture »). Mais cela ne signifie pas pour autant que son moteur ait été le même sur toute cette période. Cela peut d’ailleurs être un sujet d’étonnement, car tout s’est passé comme si, lorsqu’une dynamique productive s’étiolait, une autre prenait le relais, comme si donc une volonté productiviste largement partagée était à l’œuvre en arrière-plan et donnait son unité à l’ensemble de la période.
De la multiplicité des facteurs de changement dans la production agricole
Les historiens et les économistes qualifient de révolution industrielle, la transformation productive que les sociétés occidentales ont connue à partir du XVIII° siècle. Cette qualification est juste, mais incomplète, car elle a été indissociablement liée à une révolution agricole, l’agriculture fournissant la main d’œuvre dont l’industrie avait besoin pour prospérer, cette dernière lui procurant en retour de nouveaux moyens de développer sa productivité. Mais si l’industrie est régie de part en part par le capitalisme, cela n’a pas du tout été le cas de l’agriculture, dont le mode de production spécifique a résisté longtemps – et toujours d’ailleurs, au moins en partie – au capitalisme. En revanche, ces révolutions sont toutes deux portées par une finalité commune, technico-productiviste, qui les embrase. En effet, ce sont des enchainements de processus complexes, qui mobilisent tous les acteurs d’une société dans tous les registres de leur vie : sociale, culturelle, technique, économique, idéologique…
Les multiples facteurs de mutation matérielle de l’agriculture peuvent être rangés dans 3 catégories différentes : externes, agraires et agricoles [2].
Les facteurs externes sont des impulsions qui proviennent de la société globale : l’essor démographique, l’évolution des mentalités, de la consommation alimentaire, l’aménagement des moyens de transport, le développement du commerce, la disponibilité en capitaux d’investissement, etc.
Les facteurs agraires sont ceux qui structurent et organisent le fonctionnement économique et social de l’agriculture : la structure de propriété des terres, les modes d’exploitation, les règles d’usage communautaire, l’encadrement de l’agriculture, etc.
Enfin, les facteurs agricoles sont ceux qui modifient la pratique même de l’agriculture. Ils appartiennent à deux registres. Le premier est agronomique : la domestication d’espèces et la sélection variétale, la modification des rotations culturales, l’extension des terres cultivées, les apports au sol, aux plantes et aux élevages (eau, fumure, amendements, aliments du bétail, minéraux…), la protection des animaux et des végétaux, les grands travaux d’infrastructure agricole (irrigation, terrassement, drainage…), etc. Le deuxième registre relève de la technicité du travail : les outils, les instruments de travail du sol, les machines et dispositifs pour la récolte et sa première transformation, les modes de traction (animale puis mécanique)…
C’est l’évolution, en France, des facteurs agraires et agricoles sur lesquels nous allons nous concentrer car ce sont eux qui ont modifié en profondeur la technicité du travail paysan.
Trois époques peuvent être distinguées qui correspondent à des transformations significativement différentes de l’agriculture. Une première époque court de la révolution française jusqu’au milieu du XIX° siècle. C’est une phase de transition sans innovation technique majeure qui se caractérise par un dernier accroissement de la population agricole, tout en se combinant à la première diminution relative de sa place dans la démographie nationale. Une deuxième lui succède jusqu’à la seconde guerre mondiale pendant laquelle s’engage une diminution continue du nombre des actifs agricoles. On y voit apparaître les mécanisations et les techniques agronomiques modernes. Enfin, la troisième correspond au développement de l’agriculture contemporaine, qui se caractérise par des sources de productivité de plus en plus produites à l’extérieur des exploitations agricoles (engrais, phytosanitaires, machines agricoles…).
La présentation historique qui suit souffre d’un certain nombre de lacunes car si les innovations et découvertes sont bien renseignées dans la littérature, la manière dont les campagnes, dans leurs diversités, se les sont appropriées l’est beaucoup moins. Or, c’est dans cette temporalité que se niche la réalité des effets du changement technique. En outre, les données quantitatives sont souvent déficientes, notamment sur la première époque. Néanmoins, en l’état et à grands traits, elle suffit à mettre en relief le nombre et la variété des facteurs techniques en jeu ainsi que la manière dont ils ont, progressivement, transformé en profondeur le travail agricole et le rapport productif des hommes à la terre.
Première époque : une révolution venue d’ailleurs (1789-1850)
Comme le souligne Henri Mendras [3], les sociétés paysannes sont marquées par la stabilité et la continuité – le semeur de Jean-François Millet l’illustre bien. Les mécanismes du changement y sont très lents et une nouveauté n’y est acceptée que lorsqu’elle n’y apparaît plus nouvelle, parce qu’elle s’est intégrée dans le système existant. C’est pourquoi les rythmes de l’innovation ne sont pas ceux de leur application dans les campagnes. Des façons différentes de pratiquer l’agriculture (outils, machines, itinéraires culturaux, nouvelles espèces ou variétés…) peuvent être connues depuis longtemps et n’être que très lentement adoptées, voire ne pas l’être du tout. L’agriculture se structure d’abord localement, et les raisons valables ici n’ont pas forcément cours là.
C’est ainsi que les méthodes d’agriculture intensive qu’avaient inventées les Flamands au XV° et XVI° siècle ont été, au XVIII° siècle, massivement importées dans les grandes cultures en Angleterre, mais n’ont que très marginalement pénétrées en France à cette époque. Elles y sont apparues au début du XIX° siècle seulement, timidement d’ailleurs dans un premier temps.
Quelles étaient ces méthodes nouvelles ?
Elles ont consisté en une modification de la rotation des cultures, au sein de laquelle la jachère a été remplacée par des cultures qui améliorent le sol (luzerne, trèfle) et d’autres qui le nettoient (navet, betterave) [4]. Cela permet à la fois d’augmenter la production sur une même terre et d’améliorer l’alimentation du bétail en lui permettant de mieux passer l’hiver grâce aux foins récoltés. Les fermes pratiquaient toutes un système de polyculture-élevage, le gros élevage étant encore essentiellement conçu comme un moyen de production (traction animale pour le transport et le labour, apport de fumier sur les cultures) et non comme une fin alimentaire (viande ou lait).
Cependant, cette modification des rotations s’est propagée trop lentement dans les campagnes pour qu’on puisse lui imputer un rôle majeur. A elle se sont ajoutés d’autres facteurs : des cultures nouvelles ont été introduites à cette même époque, notamment la pomme de terre qui peut prospérer sur des terres médiocres, les betteraves adaptées aux limons où elles peuvent pivoter et le colza qui est une bonne tête de rotation. Les friches, comme les jachères, ont également reculé. Il s’en est suivi en France une augmentation de la production agricole et l’éloignement des disettes. Toutefois, à la fin de cette période (1845-1847), eut encore lieu la dernière qu’ait connue la France, ce qui montre que l’agriculture restait fortement dépendante du contexte climatique et épidémique.
Cette phase de démarrage de la révolution agricole doit peu à la mécanisation, ou à des découvertes techniques ; elle relève plutôt d’une logique de diffusion ou d’essaimage, par l’introduction, progressive et variable selon les terroirs, de méthodes et d’outillages éprouvés et connus des agronomes depuis longtemps.
A partir du règne de Louis-Philippe, une politique agricole a commencé à se mettre en place pour développer de nouvelles pratiques et intensifier la production. Ont été ainsi institués des inspecteurs généraux d’agricultures, des comices agricoles, octroyées des subventions aux organisateurs de concours agricoles ou créées les premières fermes modèles [5]. C’est aussi à cette époque que de nombreux nobles et notables se retirèrent sur leurs terres et mirent en valeur leurs biens fonciers par de nouvelles méthodes et des matériels perfectionnés. Ils servirent ainsi d’exemple et de diffuseurs de l’agriculture moderne auprès de la paysannerie.
Finalement sur cette période, la productivité de la terre a crû du fait de la suppression de jachères, de l’extension des terres en cultures et du rendement de celles-ci, comme cela a été le cas pour le blé qui serait passé de 8.5 quintaux à l’hectare en 1800 à 10.5 en 1850, soit une croissance d’un quart environ, en cinquante ans [6].
En revanche, l’intensification productive de cette phase et l’extension des terres cultivées n’ont pas conduit à une diminution de l’emploi agricole. En effet, sur cette période, il est passé de 19 à 20 millions de personnes. Il est possible en outre qu’il y ait eu en même temps un accroissement du temps de travail nominal. Cette dernière hypothèse manque de preuve – le temps de travail n’a de sens que dans un cadre salarial où il est compté, ce qui n’était pas le cas des sociétés paysannes. On peut toutefois y avoir recours, en se fondant sur les particularités du travail agricole.
L’agriculture se caractérise par des intensités de travaux qui dépendent de la saison et de la nature des productions. Les cultures annuelles sont soumises à des pics d’activité sur certaines de leurs séquences : lors des labours, des semis et surtout des récoltes car le temps pour les réaliser y est particulièrement compté. Le battage est lui aussi chronophage, mais il peut être effectué en dehors de toute urgence, en morte-saison. L’élevage laitier suppose une mobilisation quotidienne pour les traites alors que l’élevage allaitant demande de la surveillance itinérante. La basse-cour s’accorde bien avec la temporalité et la localité du travail domestique. La combinaison sur une même exploitation de cultures et d’élevage, dominante en France jusqu’au XX° siècle, permettait donc d’assurer une activité continue sur l’année, avec des pointes lors de certaines phases. Mais ces pointes pouvaient être des goulots d’étranglements auxquels il était impératif de faire face sous peine de perdre le travail de l’année. Aussi, pour ces tâches, la mobilisation familiale, l’entraide villageoise, mais aussi la participation, soit d’artisans, soit d’ouvriers des industries rurales pouvaient permettre de les assurer. L’outillage pouvait également faire gagner du temps. Ainsi, alors que les moissons se faisaient depuis le néolithique à la faucille, la faux, réservée initialement à la fenaison, a commencé au XIX° siècle à être utilisée également pour la moisson. Elle permettait d’abréger du tiers sa durée ou d’économiser d’autant la main d’œuvre. Elle avait pour inconvénient en revanche, de faucher trop bas et donc de laisser peu de chaume pour fumer la terre, et d’égrener les épis – ce qui était en revanche un avantage pour les glaneuses.
Les travailleurs familiaux, indépendants, ne comptaient évidemment pas leur temps, mais se calaient en la matière sur ce qu’il était nécessaire de faire. Pendant cette première époque, au cours de laquelle les facteurs de productivité du travail étaient finalement peu nombreux, on peut donc imaginer que l’augmentation de la production par travailleur a été aussi le résultat d’une intensification du travail, par augmentation de fait de sa durée. C’est ce que soutient par exemple Paul Bairoch qui estime que cette croissance a dû se situer dans une fourchette de 10 à 30 % [7]. Mais d’autres phénomènes ont pu également jouer qui rendent difficiles l’affichage de certitudes. Par exemple, à cette époque on sait que disparaissaient des campagnes les activités textiles assurées sur les exploitations, ce qui a eu pour effet de redonner de la disponibilité aux travailleurs agricoles qui les exécutaient.
Deuxième époque : mécanisation et naissance de la chimie agricole (1850-1950)
Cette deuxième phase, plus longue que la précédente, est très hétérogène sur le plan des facteurs d’amplification de la productivité agricole. Elle a à la fois bénéficié des dynamiques de l’époque précédente en poursuivant leurs diffusions, et vu apparaître des innovations techniques qui allaient s’épanouir lors de la troisième.
Le désenclavement des campagnes a lieu pendant le second Empire avec le développement du chemin de fer, des routes et des canaux qui permettront d’y acheminer les intrants [8] et d’y chercher les produits des récoltes, tout en les exposant à une concurrence plus large. C’est aussi l’époque des grands travaux d’infrastructure agricole : assèchement du Marais Poitevin, drainage des régions humides comme la Brie, irrigation de la Provence…
Le machinisme progresse pendant le XIX° siècle puis s’amplifie à partir du début du XX° siècle, mais jusqu’à la fin de cette deuxième époque seule la force animale restera utilisée pour le mettre en mouvement. Sur le plan des labours, l’usage du cheval se répand et la charrue, qui retourne le sol, remplace l’araire, qui ne faisait que le gratter : le « brabant » [9] va se généraliser dans la première moitié du XX° siècle. La faucheuse est introduite à partir de 1860 et se développe d’abord dans l’Est. Sur le plan du battage, le fléau disparaît progressivement au profit de machines à battre dont les premières apparaissent dans le Nord de la France. A la veille de la seconde guerre mondiale, presque toutes les exploitations de plus de 5 hectares ont atteint un niveau de mécanisation simple avec charrue, semoir, faneur, faucheuse…, tout en en restant à la traction animale. La seule mécanisation motorisée qui pénétrera significativement les campagnes est la batteuse à vapeur, introduite vers la fin du XIX° siècle (voir la gravure d’une machine à battre le blé de Charles-François Daubigny).
Des amendements (chaux et marnes notamment) commencent à être incorporés dans les sols pour les bonifier, ainsi que des engrais naturels tels que l’éphémère guano du Chili dés 1850 ou les phosphates du Quercy. Liebig, un chimiste allemand, grâce à un traitement à base d’acide sulfurique, rend les phosphates solubles et donc directement assimilables par les plantes. La première usine d’engrais phosphaté s’implante en France en 1871. Les « superphosphates » [10] seront les premiers engrais chimiques largement utilisés, rejoints par l’azote et le potassium dans l’entre-deux-guerres du XX° siècle.
Pendant la seconde moitié du XIX° siècle s’engagent les premières luttes contre les agents dévastateurs des cultures. L’oïdium de la vigne apparu en 1851 fut combattu par sulfatage à partir de 1856, grâce aux travaux d’Henri Marès. L’agent responsable du mildiou de la pomme de terre qui s’était propagé en France à partir de 1845 et pouvait faire chuter de 90 % le rendement des récoltes a été identifié en 1863 ; des agronomes et pharmaciens préconisèrent, en sus de mesures de prophylaxie, les premiers traitements phytosanitaires à base de sulfate de cuivre et de bouillies cupriques. De son côté, Pasteur met au point un vaccin contre le charbon du mouton (1881) et préconise des traitements ou procédés pour détruire les parasites de la fermentation du vin (1866), de la bière (1877) ou mettre fin à l’épizootie du ver à soie (1870). Est ainsi lancé un vaste mouvement de recherche sur la protection des productions agricoles et alimentaires qui débouchera à la fin de cette période sur les premières molécules organiques de synthèse, aux noms charmants : le DDT comme insecticide en 1933 ou le 2-4-D comme herbicide sélectif en 1940.
La sélection végétale et animale est une pratique agricole très ancienne, native même puisque l’agriculture a commencé par la domestication des espèces. C’est une pratique qui s’est perpétuée, sur une base essentiellement locale. C’est ainsi qu’à la fin du XIX° siècle, chaque région de France avait ses blés de pays. Mais avec le botaniste Henry de Vilmorin (1843-1899) qui réalisa la première hybridation du blé, s’initie un mouvement de recherche de variétés à haut rendement, adaptées à des terroirs les plus variés possibles, qui se poursuivra jusqu’à aujourd’hui.
Sur cette période de 100 ans, la surface consacrée à l’agriculture en France est restée relativement stable autour de 33 à 34 millions d’hectares, mais sa composition a profondément changé avec le développement de l’élevage. En effet, les surfaces consacrées à l’alimentation animale (prairies cultivées et naturelles, cultures fourragères) sont passées de 8 millions d’hectares en 1852 (24 % de la SAU – Surface Agricole Utile) à 18 millions en 1950 (57 % de la SAU) [11], soit plus d’un doublement, avec évidemment une diminution corrélative des surfaces en production végétale à destination de l’alimentation humaine. Cela correspond au changement du panier de la ménagère dans lequel les produits carnés prennent une place de plus en plus grande. Alors qu’au XIX° siècle, travailler, c’était « gagner son pain », désormais ce sera « gagner son bifteck ».
Les jachères vont également régulièrement diminuer sur cette même période, passant de 5.7 millions d’hectares en 1852 à 1.4 en 1950. Mais elles occupaient encore presque 3 millions d’hectares en 1929. Cela montre à la fois combien l’agriculture a pu évoluer, mais aussi une certaine forme de lenteur et de progressivité avec laquelle cela se fait.
On le voit, sur cette époque, de nombreux facteurs agricoles de mutation du travail sont à l’œuvre, dans le registre agronomique aussi bien que dans celui de la technicité du travail. En outre, avec le développement de la mécanisation et du recours aux engrais, les paysans commencent à dépenser pour augmenter leurs recettes. Ce phénomène reste toutefois marginal. En effet, l’économie paysanne recourt encore peu aux intrants et reste donc faiblement monétarisée. L’agriculture française est essentiellement, jusqu’à la seconde guerre mondiale, une agriculture d’autosubsistance. Mais, les fondements du développement d’après-guerre sont déjà présents en France, et surtout aux États-Unis qui connait, dés la première moitié du XX° siècle, une importante mécanisation motorisée.
Troisième époque : l’acmé productiviste ou la fin des paysans (1950 et jusqu’à quand ?)
La défaite de 1940 et l’occupation, la pénurie alimentaire et le déferlement du matériel américain après guerre ont probablement contribué à montrer à la paysannerie française son retard technique et favorisé l’accueil du discours modernisateur. Celui-ci était porté à la Libération par tous les acteurs de l’agriculture française : les pouvoirs publics, la JAC puis le CNJA [12], les ingénieurs et techniciens agricoles, les firmes fournisseuses ou clientes de l’agriculture… René Dumont, un ingénieur agronome qui n’était pas encore converti à l’écologie, en fut l’un de ses hérauts. « Une agriculture instruite, équipée, moderne, productive, prospérera dans un cadre adapté à l’économie d’abondance. Une agriculture routinière repliée dans une position autarcique et malthusienne conduira à la ruine le pays entier : l’agriculture sera moderne… ou ne sera pas » écrit-il en 1946 [13].
En 1949, la France avait retrouvé son niveau de production agricole d’avant-guerre. Commence alors une course à la productivité qui ne s’arrêtera pas jusqu’à aujourd’hui, comme le montre le deuxième graphique inséré dans l’article « Les mutations longues du travail : le cas de l’agriculture », même si les succès s’atténuent
Ce qui caractérise peut-être le mieux cette époque, ce en quoi elle fait rupture avec celles qui ont précédé, c’est l’ouverture de l’agriculture et son insertion dans l’économie générale. Le tableau suivant montre très clairement ce mouvement :
Dépenses consenties par l’agriculture pour la production de l’année, rapportées à la valeur des produits finaux
19 %
33 %
52 %
71 %
75 %
Tout se passe comme si la productivité agricole s’acquérait désormais à l’extérieur de l’agriculture elle-même, celle-ci devenant un débouché important pour ses fournisseurs industriels. Cela s’explique par le fait que les facteurs clés d’augmentation de la productivité – sous réserve évidemment d’un approvisionnement en eau suffisant (voir l’encadré) – pour cette période sont la motorisation et le recours aux produits du travail scientifique qui tous deux nécessitent investissements et dépenses annuelles.
Le tracteur est une invention ancienne puisque le premier a été conçu en 1854 par les Anglais Fowler et Howard. C’était une locomotive placée en bout de champ qui treuillait une charrue. Mais il a fallu qu’il bénéficie de multiples perfectionnements pour qu’il puisse devenir d’une utilité incontestable dans les campagnes, au point d’y apparaître aujourd’hui comme indispensable : un moteur à combustion interne (1892), une prise de force à la sortie du moteur pour actionner des outillages multiples (1906), un attelage trois points (1920), un moteur diesel et un embrayage à disque (1934), des pneus agraires et un relevage hydraulique (1936). Dans l’entre deux guerres, il était déjà devenu d’un usage courant aux États-Unis où on en dénombrait un million et demi en 1936, alors qu’il y en avait seulement trente mille en France à la même époque. Mais son acquisition par les paysans Français alla bon train à la sortie de la guerre (voir Le tracteur, l’homme à tout faire de l’agriculture moderne). La motorisation des campagnes s’est généralisée en une seule décennie (1955-1965), accompagnée progressivement d’autres équipements motorisés tels que les moissonneuses batteuses ou les machines à traire.
L’époque se caractérise aussi par un essor de la chimie agricole.
La consommation des engrais connait une première phase explosive : une multiplication par 5 en moins de 25 ans. Mais à partir des chocs pétroliers (1973, 1979) et de l’augmentation de leur coût, un usage plus raisonné en est fait : l’azote continue à progresser, mais sur un rythme beaucoup plus faible, quand le potassium et surtout le phosphore régressent :
Consommation en France, en milliers de tonnes [15]
1950
1973
2000
Phosphore
480
2 200
800
Potassium
370
1 800
1 000
Azote
250
1 800
2 300
Du côté de la protection des cultures, les découvertes de molécules se multiplient dans les trois grandes familles de pesticides : insecticides, fongicides et herbicides. En même temps que leur efficacité, des effets nuisibles se manifestent qui conduisent à l’interdiction de certaines d’entre elles. Cela suscite de nouvelles recherches de produits plus sélectifs, moins rémanents, dans une sorte de fuite en avant. Le DDT par exemple, utilisé à grande échelle à partir de 1940, est efficace et peu toxique pour l’homme. Mais comme il a une très longue durée de vie, il s’accumule dans la chaine alimentaire et se concentre en bout de chaine à des doses toxiques voire létales. Il a été interdit en France en 1971. Les molécules de sa famille ont été remplacées par des organophosphorés qui sont plus toxiques mais moins rémanents. Toutefois, la lutte chimique, même lorsqu’elle n’a pas d’effet négatif sur l’homme, n’est pas sans conséquence agricole : elle tend à favoriser le développement de résistance des parasites ou des « mauvaises » herbes et à faire disparaitre des populations non parasitaires, mais auxiliaires, comme les abeilles par exemple. C’est ce qui a conduit à introduire dans la législation européenne des mécanismes de prudence autour de l’homologation des produits phytosanitaires et du principe de précaution.
Les méthodes de lutte génétique se sont amplifiées à partir des années 80, avec la découverte d’une bactérie capable de transférer du matériel génétique sur des végétaux et la création d’organismes génétiquement modifiés (OGM) résistants aux parasites, aux insectes ou aux herbicides. Leur développement, important en Amérique et dans le tiers monde, est aujourd’hui freiné en France par de nombreuses et populaires objections faites à leur usage.
L’eau, condition de la productivité agricole
L’eau est bien plus qu’un facteur de productivité agricole : c’est une condition de la vie sur terre. Pour assurer sa croissance, chaque espèce végétale a des besoins en eau qui lui sont propres, en volume et en qualité, et qui varient en fonction de son stade de développement. Aussi, pour que puisse s’exprimer le potentiel des cultures est-il nécessaire qu’elles bénéficient d’un approvisionnement en eau suffisant et au bon moment. Cette exigence est d’ailleurs plus forte pour les variétés à haut rendement que pour les variétés traditionnelles, plus résistantes. Dans nos régions qui bénéficient d’un climat favorable et d’une pluviométrie satisfaisante, cet approvisionnement ne pose habituellement pas de problème majeur. Toutefois, la sécheresse qui a frappé l’Europe de l’ouest en 1976 nous a rappelé que la production agricole, végétale et animale, restait étroitement dépendante de cet approvisionnement.
L’agriculture française est très majoritairement pluviale, sauf pour quelques productions particulières (arboriculture ou maraichage). A la suite de la sécheresse de 1976, l’irrigation s’est développée dans certaines régions (Sud-Ouest, Centre, Pays de Loire…), mais elle concerne à peine 6 % de la SAU française. Toutefois, plus de 70 % de l’eau utilisée en France aujourd’hui est consacrée à l’agriculture [16].
L’encadrement des agriculteurs, professionnel et financier notamment, s’est fortement renforcé pendant cette période et a conduit à accélérer l’acceptation par les agriculteurs de ces méthodes nouvelles. Le délai observé aux époques précédentes entre l’apparition d’une innovation et son application dans les campagnes s’est largement réduit. L’agriculture est ainsi rapidement devenue une industrie lourde de transformation d’une matière vivante, végétale et animale. Les agriculteurs achètent désormais des matières premières (engrais, semences sélectionnées, aliments du bétail…) et, avec l’aide d’équipements motorisés, ils utilisent le milieu naturel comme support de leurs productions en cherchant à maitriser au mieux ses réactions et à éliminer ce qui peut limiter les fruits de leur travail par traitement phytosanitaire ou vétérinaire.
Mais la mutation ainsi engagée ces soixante dernières années n’a pas porté que sur le seul métier et la manière de l’accomplir. C’est la société paysanne qui a été englouti en même temps. Henri Mendras désigne ainsi un ensemble relativement autonome au sein d’une société globale, qui se subdivise en collectivités humaines locales dans lesquelles chacun connait tout le monde, et qui vit dans une certaine autarcie démographique, économique et culturelle. Ces collectivités réunissent des paysans et des non paysans (notables, artisans et commerçants ruraux), mais le ton dominant y est donné par les premiers [17]. C’est elle qui, en France, a survécu 150 ans à la révolution industrielle, mais qui a finalement et rapidement sombré après la seconde guerre mondiale.
Un effort productif qui ne profite pas à ceux qui le réalise et qui menace les équilibres écologiques
Il n’y a donc plus de paysans dans les campagnes françaises, mais pas d’agriculteurs non plus, ou presque. Ceux qui restent exercent leur métier de plus en plus seuls, leurs femmes ne participant plus guère aux travaux agricoles. Le paradoxe de cette immense révolution qui en deux cents ans a complètement bouleversé la société rurale et la démographie professionnelle nationale, c’est qu’elle se traduit par une part agricole de la valeur ajoutée nationale qui reste toujours inférieure au pourcentage résiduel d’agriculteurs dans la population active :
Visiblement, l’économie capitaliste est un système global qui valorise la rareté et les biens nouveaux, éventuellement les innovations agroalimentaires, mais par leurs fournisseurs. De quelle utilité se fait-on l’ambassadeur en économie, lorsqu’on place au-dessus de ce qui est nécessaire à la vie, ce qui ne l’est pas ?
La course à la productivité n’a pas protégé les agriculteurs, mais les a endettés. Ils sont régulièrement confrontés à des crises et n’arrivent à vivre de leur production que s’ils bénéficient de subventions. C’est donc un système économique qui n’apporte ni bienfait social, ni sécurité à ses travailleurs. Mais en outre, ce productivisme effréné qui les a conduits là est aussi la cause d’inquiétudes écologiques majeures : érosion des sols, pollution des nappes phréatiques, perte de biodiversité agricole, raréfaction des ressources en eau, production de gaz à effet de serre, etc.
Quel avenir a cette agriculture ? En a-t-elle encore sous le pied ? Est-elle en capacité de relever le double défi écologique et alimentaire ? Peut-elle affronter les effets du changement climatique ? Est-elle capable de nourrir les 12 milliards d’habitants que portera bientôt la planète ? Ce sont ces questions auxquelles je m’attacherai dans un dernier article : « Demain : se réconcilier avec la terre ? ».
A suivre…
[1] Michel Griffon, « Vers une septième révolution agricole », in Problèmes économiques, n° 3080, janvier 2014, pp 60-62
[2] Nous reprenons ici la typologie proposée par Michel Vanderpooten dans 3000 ans de révolution agricole. Techniques et pratiques agricoles de l’Antiquité à la fin du XIX° siècle, L’Harmattan, Paris, 2012.
[3] Henri Mendras, La fin des paysans. Changement et innovations dans les sociétés rurales françaises, A. Colin, Paris, 1970
[4] C’est le principe de la rotation dite du Norfolk, apparue au milieu du XVII° siècle, dans laquelle la petite jachère de fin d’été (après la moisson) est remplacée par une culture dérobée de navet, colza ou chou fourrager, et la grande jachère par une culture fourragère de légumineuse (trèfle, sainfoin, luzerne). Cette rotation à quatre cultures est décrite dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1754).
[6] Paul Bairoch, L’agriculture des pays développés de 1800 à nos jours, Centre d’histoire économique internationale, Genève, 1989. Ces chiffres sont à considérer avec prudence.
[7] Paul Bairoch, « Les trois révolutions agricoles du monde développé : rendements et productivité de 1800 à 1985 » in Annales. Economies, Sociétés, Civilisations. 44° année. N° 2, 1989, p 336
[8] Les intrants sont les produits qui sont apportés de l’extérieur au sol et aux cultures (amendements, semences, produits phytosanitaires…). Dans un sens large, ils désignent l’ensemble des approvisionnements achetés par les exploitations (aliments du bétail, médicaments, carburant…).
[9] Charrue à traction animale. Le brabant se caractérise par un support antérieur fixe composé de deux roues montées sur un essieu ou deux demi essieux (source : Larousse agricole, Paris, 1981). Il peut être simple ou double. Dans ce dernier cas, il est composé de deux corps de charrue superposés que le cultivateur, à l’aide d’une poignée, fait pivoter autour de l’axe quand il arrive à l’extrémité des raies.
[10] Engrais phosphaté qui résulte de l’attaque du phosphate minéral, généralement naturel, par l’acide sulfurique, l’acide phosphorique ou un mélange des deux (Source : Larousse agricole).
[11] Source : Pierre Daucé, Agriculture et monde agricole, La documentation française, Paris, 2015, p 11
[12] La JAC, Jeunesse Agricole Catholique, est un mouvement fondé en 1929 qui a influencé en profondeur l’agriculture française et a été le berceau du syndicalisme agricole après guerre. Les dirigeants fondateurs du CNJA, Centre National des Jeunes Agriculteurs (1957), en sont issus, de même que la plupart des élus ruraux.
[13] René Dumont, Le problème agricole français : Esquisse d’un plan d’orientation et d’équipement, Les éditions nouvelles, Paris, 1946
[14] Source : Histoire de la France rurale, tome IV (1950-1971) et Commission des comptes de l’agriculture à la Nation ensuite.
[15] Sous la direction de Dominique Poulain, Histoires et chronologies de l’agriculture française, Ellipses, Paris, 2004. Article « Nourrir les cultures : les engrais ».
[16] Sources : Florence Denier-Pasquier, La gestion et l’usage de l’eau en agriculture, Conseil économique, social et environnemental, Editions des Journaux officiels, avril 2013, et L’eau, l’agriculture et l’alimentation, FAO 2004
J’ai extrait de l’article que je publierai le mois prochain, les images commentées qui illustraient chacune des trois époques de cette révolution. Elles figurent ici comme amorce d’une explication à venir.
Première époque: une révolution venue d’ailleurs (1789-1850)
Comme les recherches de Fernand Braudel l’ont montré, les phénomènes historiques apparaissent différemment selon qu'on les examine dans la longue durée ou à l’échelle de quelques générations. Il en est de même des mutations du travail. Mais, le travail est une notion abstraite et trop transversale pour être opératoire. Aussi, plutôt que se disperser dans l’examen de métiers sans rapport les uns avec les autres, est-il préférable de choisir une activité productive homogène sur le plan de sa finalité et regarder comment elle a évolué dans le temps. L’agriculture est un excellent candidat pour cette première étude, pour au moins deux raisons. D'une part, depuis son invention, il y a 10 000 ans, c’est l’activité qui mobilise le plus de travailleurs : si ce n’est plus le cas aujourd'hui chez nous, ça l’est encore à l’échelle de la planète. D'autre part, son but productif, nourrir les hommes, nous est vital. Nous pourrions nous passer des productions numériques qui envahissent notre quotidien, mais pas de notre alimentation.
Voici un bel exemple historique dont j’ai eu connaissance à l’occasion d’un récent voyage en Crète[1], qui illustre comment la domestication d’une énergie naturelle peut démultiplier la puissance humaine, accroître la productivité du travail et améliorer ses conditions.
Des chantiers navals de Venise sont sortis à la fin du XIII° siècle un modèle de navire inconnu jusqu'alors, une galère « bâtarde ».
Pour dévoiler la subjectivité du travail, Franz Kafka est un excellent guide, non seulement parce que dans ses romans il a souvent mis en scène les affres de la vie bureaucratique et ses raideurs, mais parce qu’il l’a vécu de l’intérieur et a su en parler avec ce sens aigu et lucide de l’introspection qui est le sien. Cerise sur le gâteau, son objet professionnel était d’une certaine manière, le travail lui-même. En effet, de 1908 à 1921, il a été rédacteur dans une Compagnie d’assurance contre les accidents du travail !
Il traverse de ses arches élégantes la vallée du Gardon. Niché dans les plis d’une nature sauvage dont il s’est fait complice, on peut tourner autour de lui sans cesser d’admirer sa tranquille majesté. Il se dresse là comme une œuvre qui nous dépasse, bien qu’humaine, rien qu’humaine : un géant construit par des nains. Comment, dans des temps si anciens, un tel exploit a-t-il été possible ? Qu’est-ce que cela dit du génie humain, de sa puissance et de ses mirages ?
A la charnière du XVIII° et du XIX° siècle, le Japon avait des contacts réguliers avec l’Europe et pouvait intégrer ses innovations. Mais le pays dans lequel Hokusai exerçait alors son talent et qui inspirait son œuvre était indemne de tout productivisme. Le « fou de peinture » a croqué, de manière poétique ou coquasse selon son humeur, les activités quotidiennes des Japonais, sans distinguer si elles étaient contraintes ou libres. A les contempler d’ailleurs, on a l’impression qu’elles s’exerçaient au présent continu, qu’elles étaient vécu de l’intérieur dans toute leur épaisseur. C’est peut être dû au regard bienveillant et contemplatif qu’il portait sur les choses et les hommes, mais peut-être aussi parce que la guêpe qui rend aujourd’hui le travail inintéressant ou pénible, même au Japon, n’avait pas encore sorti son dard.
Voici le deuxième et dernier extrait du Café socio que j'ai animé en novembre dernier, à partir de cinq illustrations du travail. Il s'agit cette fois-ci d'un développement sur ce que montre et cache du travail la photographie de Sebastiao Salgado, La Mattanza (la pêche au harpon d'un thon), qui sert de couverture à mon essai, Le travail contre nature.
L’exposition de livres de photographies chinois [1], présentée lors des dernières rencontres d’Arles, a montré qu’au XX° siècle, en Extrême-Orient, le travail a souvent servi à justifier des actes et des régimes, impérialistes ou totalitaires. De ce riche ensemble, trois ouvrages méritent d’être particulièrement mis en exergue à la fois pour leur qualité esthétique et pour leur contribution possible à une réflexion philosophique sur le concept politique de travail.
Commençons par Mandchourie : la grande construction. C’est un livre de propagande édité en 1943 en 15 langues, pour le compte de l’armée japonaise, et distribué dans la « sphère de coprospérité de la Grande Asie Orientale ». Il fait l’éloge du développement de l’Etat Mandchoukouo, une création japonaise, et enseigne que la seule voie possible pour la renaissance chinoise réside dans la coopération avec le Japon et la Mandchourie.
Mais laissons parler les images et les slogans qui les soulignent.
La rhétorique ici est subtile ; le texte s’appuie sur une image qui ne l’illustre pas. 0n parle en effet d’une guerre qu’on va gagner mais qu’on ne voit pas. Ni char, ni bataille, ni encore moins de morts, mais un nouveau monde qui se profile à l’horizon – des usines qui tournent à plein régime – et surplombe l’ancien. La coopération du Japon et du Mandchoukouo dans la guerre, c’est la grande Asie qui se lève, une économie puissante qui dame le pion à l’occident et s’en libère. Le texte sur la page de droite, plus petit, est plus explicite : « la Mandchourie, un grand pays agricole d’importance internationale, devient maintenant une base de l’industrie lourde dans une plus Grande Asie de l’Est ».
C’est encore de la guerre dont il s’agit dans le long texte qui surmonte cette photographie :
« Le temps est venu pour le Mandchoukouo de se lever en faveur de la noble aspiration qu’elle partage avec le Japon, se joignant au dynamisme japonais et se réjouissant de la victoire du Japon. Pour tourner l’épreuve d’aujourd’hui en la gloire de demain, pour fonder le progrès de demain sur les efforts d’aujourd’hui, pour faire que tous les pays d’Asie embrassent le même idéal et la même aspiration et pour nettoyer l’Asie entière de ses Agresseurs, maintenant est venu le temps d’en découdre. Le jour est à portée de main, où les Asiatiques seront maîtres de l’Asie, où le développement des ressources naturelles de l’Asie sera dans les mains des Asiatiques, où les Asiatiques profiteront des abondantes générosités de la nature ».
Mais à nouveau, ce ne sont pas des soldats en arme qu’on affiche, mais des mineurs qui lèvent la tête. La construction de l’image est certes convenue, mais la métaphore est belle. Les hommes souterrains se redressent et tiennent maintenant le haut du pavé !
Voilà la bonne nouvelle annoncée sur ce montage : « Le développement du Manchoukouo a été une surprise non seulement pour le monde extérieur mais aussi pour le Mandchoukouo lui-même. Depuis la fondation de l’Empire du Mandchoukouo, des gisements miniers sont en train d’être découverts dans des quantités presque inépuisables ». Le photographe ici pour rendre encore plus explicite son image trop muette, n’hésite pas à renchérir dans la métaphore. Avec lui, le travail du mineur à ciel ouvert devient bucolique : il tient une fleur entre ses lèvres !
Superbe montage ici de trois photographies superposées. En bas, une montagne de sacs stockés dans un entrepôt, avec une équipe de manœuvres en son centre qui les prélèvent. En haut, c’est un bateau à quai que l’on voit, à moitié caché toutefois par une file de porteurs qui montent leur fardeau en escaladant une poutre qui mène au navire. En une seule image, une histoire sans parole nous est racontée : la profusion règne au Mandchoukouo dont les plaines fertiles permettent de répondre à « l’augmentation de la demande venant de différentes parties du monde pour le précieux soja. ».
Tout l’ouvrage tricote ainsi deux niveaux de discours : d’un côté, un texte qui légitime la mission libératrice du Japon et la guerre qu’il conduit contre l’Occident par le développement économique qu’il génère dans ses provinces conquises ; de l’autre, un montage photographique qui ne montre ni soldats, ni combats, ni même l’aisance et le bien-être que l’industrialisation impulsée par le Japon procure, mais seulement et toujours le travail. Alors que ce dernier a naturellement vocation à disparaitre derrière les biens et services qu’il produit, il est ici mis au devant de la scène. S’il en est ainsi, c’est qu’il joue, dans cette rhétorique subtilement enchevêtrée, le rôle d’un substitut de la guerre. Il est en effet comme elle, épreuve et effort nécessaires pour atteindre un but, mais contrairement ou comparé à elle un acte pacifique, source de bienfaits et non cause de mort.
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Le deuxième livre de photographie est un catalogue, celui de l’Exposition sur la réforme nationale des criminels par le travail (Ministère de la Sureté publique, Pékin, 1959). Alors que dans l’ouvrage précédent, le travail n’était qu’en représentation, dans celui-ci il est une activité humaine redresseuse de torts. Après la fondation de la République populaire de Chine, des purges eurent lieu à l’encontre des adversaires du nouveau régime communiste (des propriétaires terriens, des cadres du Kuomintang, des fonctionnaires, etc.). Arrêtés, ils furent mélangés aux criminels de droit commun dans des camps où le travail dont ils étaient chargés était censé faire perdre aux uns et aux autres leurs vices idéologiques ou moraux.
En 1959, à l’occasion du 10° anniversaire de la République, une exposition s’est tenue à Pékin pour « expliquer à tous le statut du travail de réforme et solliciter le soutien des citoyens pour réformer les criminels d’une manière plus efficace, transformer les éléments négatifs en éléments positifs et contribuer ainsi plus rapidement au développement du socialisme » (préface du catalogue). Elle attira en deux vagues successives environ 500 000 visiteurs.
Les textes sont écrits en chinois et donc pour moi impénétrables. Reste néanmoins le montage et le choix des images qui forment des idéogrammes universels. Ils montrent que le travail réformateur pouvait être aussi bien industriel qu’agricole. En haut à gauche, la coopération entre deux ouvriers, l’un accroupit, l’autre debout, produit, à l’intersection des barres qu’ils tiennent en main, un foyer d’étincelles. A droite, un ouvrier intervient sur une pièce mécanique placée sur un tour, pendant que deux autres semblent le regarder agir. Peut-être un maître d’apprentissage transmettant son savoir ? En bas à gauche, sur fond d’une usine en activité, un groupe d’hommes est assis par terre pendant qu’un autre, debout, semble leur enseigner quelque chose : les préceptes marxistes et maoïstes ? En bas à droite, des hommes curieusement disséminés au milieu d’un champ de blé, moissonnent à la faucille. Mais c’est la photographie détourée qui semble donner la morale de l’histoire. Un jeune moissonneur souriant, tête levée, s’essuie le cou tout en tenant de l’autre bras, une gerbe et une faucille : une manière de signifier que le travail est un effort dont on sort avec le contentement de l’ouvrage accompli.
Sur cette double page, c’est la diagonale descendante qui est la plus explicite. En haut à gauche, des hommes en file indienne gravissent sur des planches une montagne (de blé ?) et vident au sommet le contenu de leurs sacs. En bas à droite, la scène est semblable : des porteurs transportent, à l’aide de palanches, des paniers qui sont ensuite déversés au sommet d’une pyramide (de coton ?). Dans les deux cas, le travail est présenté avec sa raison d’être. C’est en effet le moment de la récolte qui est choisi pour l’illustrer. Celle-ci est ample, abondante, profuse, promesse de richesse pour la contrée. La terre est fertile grâce aux efforts paysans. En même temps, ce travail manutentionnaire est un travail collectif. C’est le nombre qui permet sa réussite. Il égalise les hommes entre eux, chacun ayant le même et il les discipline : c’est un travail coordonné qui ne saurait être interrompu.
De mémoire, le travail réformateur tel qu’il est présenté dans le catalogue d’exposition est exclusivement un travail naturant, c’est à dire en rapport direct avec la nature ou la matière, dans lequel les corps sont impliqués. Il s’inscrit dans la droite ligne de la doctrine maoïste qui met l’accent sur le développement décentralisé de l’agriculture et de l’industrie légère, et qui enverra plus tard, à l’issue de la révolution culturelle, des millions de jeunes citadins à la campagne en vue de leur rééducation. L’effort continu, la modestie du labeur, la « saine » confrontation aux problèmes matériels que le travail naturant ne cesse de poser, son caractère collectif, l’utilité de ses fruits… sont autant de valeurs sur lesquelles les concepteurs des camps de réforme par le travail semblaient compter pour corriger les criminels. Elles font échos à celles que Mao Tse Toung attendait des membres du Parti Communiste : « La conquête de la victoire dans tout le pays n’est que le premier pas d’une longue marche de dix mille lis[2]. La révolution chinoise est une grande révolution, mais après sa victoire la route à parcourir sera bien plus longue, notre tâche plus grandiose et plus ardue. C’est un point qu’il faut élucider dès à présent dans le Parti, pour que les camarades restent modestes, prudents, qu’ils ne soient ni présomptueux ni irréfléchis dans leur style de travail, et qu’ils persévèrent dans leur style de vie simple et de lutte ardue » (Mao Tse Toung, Petit livre rouge, ch. XXI « Compter sur ses propres forces et lutter avec endurance »).
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Le troisième livre de photographies (La Chine, Comité éditorial du China, Pékin, 1959) n’a jamais été vendu sur le marché. Il était offert aux chefs d’Etat étrangers ou à des institutions publiques. C’est un ouvrage de luxe qui rassemble 550 images du développement de la Chine. Le carrousel ci-dessous en présente quelques pages significatives.
Comme on le voit, le travail, sous le regard introductif du Grand Timonier, est largement mis en scène dans ce recueil, aussi bien sous ses formes traditionnelles que modernes. Il est chargé de faire l’éloge d’une Chine dynamique, sur le chemin du développement : « II faut que les cadres et le peuple aient toujours présent à l’esprit que la Chine est un grand pays socialiste, et en même temps un pays pauvre, économiquement arriéré — c’est là une grande contradiction. Pour que notre pays devienne prospère et puissant, plusieurs dizaines d’années d’efforts opiniâtres sont nécessaires » (Mao Tse Toung, Petit livre rouge, ch. XX « Edifier le pays avec diligence et économie »).
Pour porter visuellement ce précepte, quel meilleur candidat que le travail ? Qui mieux que lui pouvait signifier tout à la fois l’intelligence collective, la persévérance, l’avancée pas à pas et la richesse en promesse ?
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A Arles, Claude Hudelot présentait également sa collection : le panorama, miroir de la bureaucratie céleste. Parmi les photos de groupes dont elle est constituée figurait celle-ci, datant du 1° mai 1953 :
Elle vient, par son titre même, éclairer un aspect de la politique du travail de la Chine communiste que nous n’avions pas rencontré dans les images précédentes. Cette image panoramique rassemblait en effet « le groupe de la Compagnie des chemins de fer de Zhengzhou ayant obtenu quatre fois de suite le Prix d’excellence « Drapeau rouge » concernant l’émulation patriotique au travail des employés de la gare et de l’agence de transport de Xi’an dépendant de l’administration ferroviaire de Zhengzhou ».
Les femmes au premier rang, les hommes derrière, tous en uniforme. Le travail est absent, mais il est célébré. Qu’on soit de Chine ou d’Occident, les recettes semblent partout les mêmes. Pour assurer sa puissance, un Etat a besoin d’une économie développée et pour l’obtenir des travailleurs zélés qu’il faut motiver et récompenser.
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Ces 4 exemples éclairent différentes facettes d’un usage possible du travail en politique.
Il en est deux, le premier et le troisième, qui l’inscrivent délibérément dans le champ de l’idéologie. Ce n’est pas le travail réel, concret, qui dans ces deux ouvrages intéresse leurs auteurs. Il est là pour ses qualités représentatives des idées d’effort, de ténacité, de tension vers le succès…, pour ces vertus sociales qu’on lui accorde souvent (voir d’autres exemples dans Le travail contre nature, « les valeurs du ‘travail’ », p. 95 à 104). Dans le premier cas, il joue même le rôle de substitut pacifique de la guerre. Ce parallélisme, les grecs l’établissait déjà puisque le même mot τα εϿγα (ta erga) désignait aussi bien les travaux agricoles que les activités guerrières.
Avec le deuxième, ce n’est plus l’idée de travail qui est mise en avant, mais l’exercice lui-même comme discipline du corps et de la pensée. Il devient dans des camps de redressement une activité pédagogique censée favorisée la mutation des esprits, leur conversion vers le bien. Evidemment, même dans ce cas l’idéologie n’est pas loin. Si le travail peut être assimilé à une sorte de pierre philosophale capable de susciter les plus belles transmutations, c’est aussi parce que dans la Chine de Mao, tout discours ne pouvait que le révérer et révérer les classes populaires, paysannes ou ouvrières, qui l’exécutent.
Enfin, dans le dernier cas, le travail n’est plus directement mis en scène, mais il est célébré. La forme de cette célébration peut nous paraître curieuse : un prix d’excellence « Drapeau rouge », une photographie panoramique où chacun se trouvait placé selon un ordre protocolaire. Mais peu importe. A chaque régime ses méthodes. Ce qu’elle montre en arrière-fond, c’est un Etat employeur qui dés lors qu’il attend d’un peuple laborieux une mobilisation de ses forces au service du développement économique doit bien se préoccuper des conditions anthropologiques qui vont la favoriser. Or la reconnaissance n’en est pas une des moindres.
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Et voici, pour compléter, deux entretiens avec Martin Parr, puis avec Claude Hudelot dans lesquels ils exposent les raisons qui les ont conduits à rassembler, pour l’un, des livres chinois de photographies et, pour l’autre, des photographies panoramiques de groupes représentant le peuple de la Chine de Mao. Ils y soulignent l’intérêt historique que revêt leur collection.
Entretien avec Martin Parr / Les livres de photographies en Chine au XX° siècle
Entretien avec Claude Hudelot / Les photographies de groupe dans la Chine de Mao
[1] Sept ans de travail ont été nécessaires à Martin Parr et à l’Agence Wassinklundgren pour rassembler cette collection de livres édités en Chine au XX° siècle. Martin Parr est un photographe anglais, passionné par les livres de photographie. Il a notamment publié The Photobook : A History en 3 tomes.