travail

Lectures

Une philosophie du travail mal menée

Il est rare qu’un auteur soit en même temps son critique le plus sévère. C’est pourtant l'exploit que réalise François Dagognet dans son dernier ouvrage, Philosophie du travail  (Editions Les Belles Lettres, 2013) lorsqu’il explique par exemple qu’il entreprend de « répondre à une possible objection selon laquelle nous donnons dans des analyses hétéroclites » (p 99) ou encore lorsqu’il reconnait que « nous ne cesserons pas de nous heurter à des questions qui nous laissent perplexes et que nous ne savons pas résoudre » (p 19).

Histoire du travail, Le travail contre nature

Le travail, une notion anthropologique et culturelle [« Le travail contre nature »]

Depuis le XIX° siècle, les paléontologues sont à la recherche de l’origine de l’homme. Pour mener à bien cette quête, ils affrontent simultanément deux difficultés. La première pourrait sembler la plus redoutable. Il leur faut en effet trouver, sur toutes les terres émergées et sur une longue échelle de temps, des traces matérielles de ces « hommes », c’est-à-dire des squelettes et des crânes, si possible entourés de restes (des outils, des objets, des peintures ou des gravures, des graines, des os d’animaux, etc.) permettant de connaître le contexte immédiat de leur vie. Mais, c’est la deuxième qui va nous intéresser, car elle croise notre objet. Partant d’une espèce connue, l’homme moderne, ils doivent remonter le temps. Ils voient ainsi progressivement disparaître ou s’atténuer des caractères distinctifs de cet homme et se rapprocher des lignées voisines : les homo néanderthalis, d’abord, puis les australopithèques, enfin les paninés avec qui nous aurions un ancêtre commun vieux de sept millions d’années et qui donneront de leur côté les grands singes africains. Mais dans ce voyage à rebours, ils s’interrogent en permanence sur ce qui spécifie l’homme.

Histoire du travail, Images

Le « travail » est-il seulement un instrument de torture ? [« Le travail contre nature »]

Il n'est guère d'ouvrage sur le travail qui ne fasse, à un moment ou un autre, référence à l'étymologie du mot "travail" en français : ce serait un instrument de torture et seulement cela. Chacun colporte ainsi une représentation négative du travail, sûr de l'autorité apportée par une telle preuve, sans prendre soin de vérifier ses sources. Or, si le travail peut servir à torturer, ce n'est pas là son usage premier, qui est au contraire de protéger le travailleur.

Evénements

Le travail créateur au Collège de France

Une chaire consacrée au travail créateur vient d’être ouverte au Collège de France. Le sociologue Pierre-Michel MENGER en a soutenu la leçon inaugurale le 9 janvier. Il donnera ensuite son cours « Le travail, sa valeur et son évaluation » tous les vendredis à 10h00, à partir du 17 janvier.

L’entretien vidéo ci-dessous vous permettra d’avoir une première vue des thèses développées par Pierre-Michel MENGER. Il commence par expliquer en quoi la création artistique peut-être considérée comme un travail, puis… 

Vous pouvez écouter  l’intégralité de sa leçon en allant sur le site du Collège de France.  

Le travail contre nature

En guise de préface : le retour à Ithaque [« Le travail contre nature »]

L’Odyssée pour moi s’achève ici. Sur Ithaque, le travail a bien changé, ou plutôt, mes yeux pour le voir ; un sentiment plus intime, plus profond, d’appartenir à l’humanité désormais m’envahit.

En quittant l’île il y a dix ans, j’avais mis dans les voiles le goût pour l’enquête philosophique et une énigme vivante, protéiforme, sur laquelle nous jetons un seul mot, alors qu’elle a tant de choses à nous dire. Le livre que vous avez entre les mains est le récit de ce voyage et de cette aventure, le récit d’une rencontre avec ce mot et l’histoire qu’il nous raconte dès que l’on est disposé à l’écouter : notre histoire.

L’intérêt du voyage, géographique ou intellectuel, c’est qu’il nous change autant qu’il nous transporte. J’étais parti de l’île avec une question océanique : comment comprendre le travail contemporain ? Mais j’avais aussi quelques cartes. Je pensais en effet que pour y arriver, il fallait l’avoir en tête, mais surtout aller voir ailleurs. Des sirènes à la voix grecque ou sémitique m’ont ainsi mené sur quelques terres antiques, d’autres vers le Moyen Âge, la Renaissance, la Modernité… La préhistoire, avec son voile d’ignorance troué de quelques vestiges matériels, et ces peuples qui encore récemment, voisins ignorés, vivaient dans un autre monde que nous, m’ont fourni également quelques refuges. Mais on ne saurait naviguer sans boussole. La philosophie pouvait l’être, à condition de se pencher aussi bien sur les faits et les textes ou les images qui les présentent, que sur les multiples sciences humaines qui les interprètent.

Chaque fois que j’accostais sur ces terres, de nouveaux occupants sont montés dans le navire que j’ai accueillis avec bonheur. Toutes les facettes du travail m’intéressaient ; elles m’ouvraient d’infinis et nouveaux horizons. Des idées auxquelles je n’avais jamais pensé auparavant me sont progressivement apparues évidentes. Deux d’entre elles ont pris de plus en plus de place dans le bateau, alors qu’au départ rien n’était prévu pour elles, ou presque. Les autres ont dû se serrer un peu… La première, c’est que le travail n’est pas que la réalité prosaïque et objective à laquelle nous sommes destinés en naissant, c’est tout autant un réseau complexe de valeurs qui nous rassemblent et nous divisent. La deuxième idée prend sa source dans le concept de travail : s’il est le rapport qu’entretiennent les hommes entre eux et avec la nature pour bien vivre, alors on ne saurait penser indépendamment l’un et l’autre. Le plus étonnant toutefois n’était pas dans cette prise de conscience, mais qu’elle fut nécessaire. C’est un impensé contemporain, ou plutôt un pensé séparé : le travail est une affaire d’hommes, et la nature le problème des écologistes – qui sont aussi des hommes je vous rassure, mais pas les mêmes.

Chemin faisant, l’Arche est devenue Babel. On pourrait croire que l’on y parle de tout. Alors j’ai essayé de mettre un peu d’ordre là dedans. J’ai divisé le navire en 4 sections, chacune d’entre elles sous les ordres d’une idée cheftaine commandant une série d’articles. La première est composée d’interrogations sur le mot et ses multiples acceptions. C’est le grand mérite de la philosophie que de ne pas les laisser partir sans avoir cherché à leur faire dire tout ce qu’ils ont nous à dire. La deuxième porte sur les valeurs que nous associons ou projetons sur le travail. Lieu potentiel de la polémique, elle s’ouvre sur un examen critique de la notion en elle-même et de ses usages, puis se poursuit par une illustration des multiples manières qu’elle a d’habiller le travail – de l’abîmer parfois. Dans la troisième section, j’ai rassemblé des articles sur les grandes mutations de notre rapport à la nature, que toutefois je n’ai pas voulu séparer des forces du travail qui les animent ou en sont le produit. Enfin, parce que la lucidité peut parfaitement se marier avec l’optimisme de l’action, je ne pouvais imaginer de ne pas embarquer quelques idées sur ce que nous pourrions faire pour réconcilier les hommes avec le travail et la nature. Elles sont rassemblées dans la quatrième section. Elles sont insuffisantes et incomplètes – pourrait-il en être autrement ? –, mais il y a toujours de la place pour de nouvelles ou de meilleures.

De retour à Ithaque, je peux maintenant faire débarquer les animaux de l’Arche. Certains boitent encore un peu, mais ils avancent ; ils ont ensemble quelque chose à nous dire. Pendant le voyage, ils ont entendu les sourdes menaces qui pèsent sur nos têtes. Ils ont vu que le Travail qui est la source anthropologique de la vie des hommes, se transformait en son contraire. Avec lui, en lui intimant de toujours produire plus, les hommes arraisonnent la nature. Mais si les coups qu’elle reçoit de nous la laissent au fond indemne, différente simplement, nous ne pouvons en dire autant de ceux qu’elle nous renvoie. Ce que ces drôles d’animaux ont à dire, c’est qu’il serait préférable pour les hommes de s’y prendre autrement, de changer de civilisation du Travail, pour retrouver sa nature profonde qui est de nous faire vivre en paix les uns avec les autres.

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 Si vous préférez lire la préface du travail contre nature sur une liseuse, vous pouvez la télécharger (fichier au format e-pub) en cliquant sur le lien ci-dessous :

                              Téléchargement De_retour_a_Ithaque

 Nota Bene : Avec certains navigateurs, le fichier peut s’ouvrir dans une fenêtre et afficher du texte illisible. Dans ce cas, faites un clic droit sur le lien puis ‘Enregistrer le lien sous…’ pour le télécharger sur votre ordinateur ou votre liseuse.

 

Images

Le langage, condition du travail [« Le travail contre nature »]

essai
La Tour de Babel, Pierre Brueghel l’Ancien, vers 1563

L’intention de Breughel dans ce tableau reste énigmatique. Tout semble paisible ; les ouvriers s’affairent en de multiples points de la scène. La ville s’active, les matériaux arrivent ; des tailleurs de pierre rendent hommage au roi Nemrod. L’ordre règne donc, mais rien ne va, sans que  personne ne semble s’en apercevoir ou s’en inquiéter. Le chantier progresse de manière anarchique. Des rampes en spirale courent le long des façades extérieures sur lesquelles les murs porteurs sont construits perpendiculairement. La gigantesque tour qui occupe l’espace et les hommes, apparemment si solide, ne peut qu’inexorablement pencher et le projet échouer. Les tons froids, bleus et verts dominent, comme un mal invisible. 

Les hommes sont divisés ; ils ne se comprennent plus et ne savent donc plus travailler ensemble. C’est une calamité – et une leçon – que le Dieu de la Bible envoie aux hommes dans une célèbre parabole :

« Toute la terre une seule bouche les mêmes mots (…)

Chacun dit à l’autre Ah fabriquons des briques et des fours pour les enfourner (…)

Ils disent Ah construisons-nous une ville et une tour sa tête touchera le ciel (…)

Yhwh descend pour voir la ville et la tour construites par les fils de l’adam

Yhwh dit Tous ensemble ils commencent à ne faire plus qu’une seule bouche et qu’une seule communauté rien ne leur sera impossible

Ah Descendons tout brouiller dans leur bouche que chacun ne comprenne plus la bouche de l’autre (…)

On l’appelle Babel car ici Yhwh a tout brouillé dans la bouche de toute la terre et de là a fait se disperser tout le monde sur toute la terre »

Genèse,11, 1 – 9

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